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Les trois façons de connaître une tomate

Signe, raison, singulier : les trois genres de connaissance de Spinoza appliqués à une tomate — de l’étiquette au passeport produit vérifiable.

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Portrait de Spinoza (v. 1665), Herzog August Bibliothek
Portrait de Spinoza (v. 1665), Herzog August Bibliothek, Wolfenbüttel — domaine public

Spinoza distingue trois genres de connaissance. Un rayon de supermarché les contient tous les trois.

C’est l’une des pages les plus célèbres de l’Éthique. Spinoza y distingue trois manières de connaître — trois « genres », dit-il, qui ne diffèrent pas en degré mais en nature. On les présente d’habitude avec des exemples de géométrie. Je vous propose de les regarder avec une tomate.

Premier genre : le signe

La première manière de connaître, chez Spinoza, c’est le ouï-dire et les signes. Ce que je « sais » pour l’avoir entendu, lu, associé. Le mot, le récit, la réputation, la parole rapportée. C’est la connaissance la plus répandue — et, note-t-il, la seule qui puisse nous tromper.

Non pas que le signe mente toujours. Il peut dire vrai. Mais il est structurellement incapable de garantir qu’il dit vrai, parce qu’il est coupé de ce qui le fonde. Un signe renvoie à un autre signe, qui renvoie à une parole, qui renvoie à une confiance. À aucun moment on ne touche la chose.

Prenez votre tomate au rayon. Tout ce que vous en savez est de ce genre-là. L’étiquette « Origine France ». Le label. La photo de ferme sur l’emballage. Le prénom du producteur en typographie manuscrite. Le récit du « cultivé avec passion ». C’est le régime intégral du signe — une déclaration posée sur une autre déclaration. Peut-être tout est vrai. Mais rien, dans le signe lui-même, ne peut vous le garantir. Ceux qui ont lu le premier article de cette série reconnaîtront la privation : une information coupée de ses causes. Le rayon entier vit au premier genre.

Deuxième genre : la raison

Le deuxième genre, c’est la connaissance par les causes. Non plus ce qu’on m’a dit, mais ce qui se démontre : les enchaînements, les propriétés communes, ce que Spinoza appelle les notions communes. Ici, dit-il, quelque chose de remarquable se produit : cette connaissance est nécessairement adéquate. On ne peut pas l’avoir « de façon fausse ». Ce n’est plus une parole qu’on croit, c’est un enchaînement qu’on vérifie.

Pour la tomate, le deuxième genre existe — mais pas au rayon. C’est la chaîne documentée : les données structurées, les standards partagés entre acteurs, les enregistrements reliés les uns aux autres, du champ à l’entrepôt, de l’entrepôt au magasin. Chaque maillon atteste le sien, chaque preuve s’enchaîne à la précédente, et l’ensemble se vérifie — non parce qu’on fait confiance à quelqu’un, mais parce que la chaîne tient ou ne tient pas. C’est le saut de nature : on quitte le régime du « croyez-nous » pour celui du « vérifiez ».

La quasi-totalité de l’effort de traçabilité sérieux vise ce deuxième genre. Et c’est déjà immense. Mais Spinoza place au-dessus quelque chose d’autre.

Troisième genre : le singulier

Le troisième genre, la « science intuitive », est le plus haut et le plus mal compris. Ce n’est pas une raison plus rapide. C’est un changement d’objet : la raison connaît le général — les lois, les propriétés communes, ce qui vaut pour toutes les choses d’un même type. Le troisième genre connaît le singulier : cette chose-ci, dans son essence propre, saisie d’un regard avec ce qui la fonde.

Connaître les tomates, ce n’est pas encore connaître cette tomate.

Le deuxième genre vous dit des choses vraies sur la filière : les volumes, les flux, les saisons, ce qu’est une tomate française en général. Statistiques de filière, moyennes, catégories. Tout cela est adéquat — et tout cela reste général. Aucune moyenne ne vous dira d’où vient celle que vous tenez.

Le troisième genre, transposé au rayon, c’est le passeport produit : ce fruit-ci, ce champ-là, ce producteur, cette date de récolte, ce trajet — toute la chaîne singulière, saisie d’un geste. Un scan, et le général s’efface devant le singulier : vous ne savez plus quelque chose sur « les tomates », vous savez tout ce qui fonde celle-ci. Spinoza dit du troisième genre qu’il va de la cause à l’essence de la chose singulière — c’est très exactement le trajet d’un passeport produit : remonter de ce que vous tenez en main jusqu’au champ qui l’explique.

Il ajoute une chose qui me frappe : le troisième genre ne produit pas seulement du savoir, mais le plus haut contentement de l’esprit. On peut sourire — c’est une tomate. Mais quiconque a vu un client scanner un produit et tomber sur le visage réel du producteur, la parcelle réelle, la date réelle, sait qu’il se passe à cet instant quelque chose qui n’est pas de l’ordre de l’information. C’est de l’ordre du lien. Le singulier touche, là où le général informe.

Faire monter l’information

Voilà, je crois, une manière honnête de décrire l’état du monde alimentaire : une industrie entière installée au premier genre — le signe, le label, le récit — avec, chez les meilleurs, des percées vers le deuxième. Et un consommateur qu’on maintient au ouï-dire, dans le seul genre de connaissance qui puisse tromper.

Le travail à faire tient alors en une phrase : faire monter l’information de genre en genre. Du signe à la preuve — que la déclaration s’enchaîne à ses causes et se vérifie. De la preuve au singulier — que la chaîne générale devienne le passeport de ce produit-là, accessible d’un geste à celui qui le tient en main.

Connaître un produit, ce n’est pas lire son étiquette. Ce n’est même pas connaître sa filière. C’est pouvoir remonter, depuis ce qu’on tient dans la main, jusqu’au champ qui l’explique.