Les économistes de la preuveStiglitzTraçabilité

Qui trie, quand personne ne prouve ?

Joseph Stiglitz (Nobel 2001), le screening, et pourquoi la souveraineté alimentaire commence par la vérification : quand le vendeur ne signale pas, c’est l’acheteur qui organise le tri.

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Tri du grain au marché
Tri du grain — trier par l'acte, non par la parole — Adedotun Ojo, CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

Récapitulons où nous en sommes. Akerlof a montré ce qui arrive à un marché quand l’acheteur ne peut pas vérifier la qualité : tout se paie au prix moyen, les meilleurs partent, il ne reste que le médiocre. Spence a montré la porte de sortie côté vendeur : émettre un signal crédible — une déclaration que seuls ceux qui disent vrai peuvent se permettre d’émettre.

Mais une question restait en suspens à la fin du dernier article : que se passe-t-il quand le vendeur ne signale pas ? Quand les signaux sont morts — labels gratuits, promesses interchangeables — l’acheteur reste-t-il condamné à acheter à l’aveugle ?

Non, répond le troisième homme du Nobel 2001. Quand le vendeur ne prouve rien, c’est l’acheteur qui organise le tri. Joseph Stiglitz a donné un nom à ce mécanisme : le screening.

Une précision avant d’aller plus loin. Stiglitz est un économiste clivant — ses positions sur la mondialisation, les institutions internationales ou les politiques publiques font débat, et chacun est libre d’en penser ce qu’il veut. Ce n’est pas notre sujet. Ce que nous prenons ici, ce sont deux mécanismes qu’il a décrits avec précision, et qui fonctionnent indépendamment de ce qu’on pense du reste. Le premier est microscopique. Le second est planétaire.

Le tri par les actes

Le screening, c’est le signal inversé. Chez Spence, la partie informée (le vendeur, le candidat) fait le premier pas et émet le signal. Chez Stiglitz, c’est la partie non informée qui conçoit un dispositif obligeant l’autre à se révéler — non par ses déclarations, mais par ses choix.

L’exemple canonique vient de l’assurance. Un assureur ne peut pas savoir qui est prudent et qui est téméraire — et tout le monde se déclare prudent. Alors il ne demande plus : il propose un menu. Un contrat cher sans franchise, un contrat bon marché avec une grosse franchise. Le conducteur téméraire, qui sait qu’il aura un accident, choisit le premier. Le prudent choisit le second. Chacun s’est trié lui-même, par un acte qui lui coûte, pas par une promesse qui ne coûte rien.

C’est une idée d’une portée immense : quand la parole est gratuite, faites parler les actes. Un dispositif de screening bien conçu rend le mensonge inutile — non pas interdit, inutile. Mentir ne rapporte plus rien, puisque ce ne sont plus les mots qui sont lus.

Le screening est déjà dans nos cantines

Ce mécanisme n’est pas une abstraction : la France est en train de le déployer à grande échelle, presque sans le savoir.

La loi EGalim fixe à la restauration collective — les cantines de nos écoles, de nos hôpitaux, de nos administrations — des objectifs de produits durables et de qualité. Regardez ce que cela produit mécaniquement : la cantine ne peut plus se contenter des déclarations de ses fournisseurs. Pour rendre compte de ses objectifs, il lui faut des éléments vérifiables — des origines établies, des qualités attestées, des volumes documentés. Elle est devenue, au sens de Stiglitz, une partie non informée qui conçoit son dispositif de tri : prouvez, ou vous ne serez pas référencés.

Des milliers d’acheteurs publics, achetant des millions de repas, en train de basculer du régime de la promesse au régime de la preuve : c’est l’un des plus grands dispositifs de screening jamais installés dans une filière alimentaire. Et il a une propriété remarquable — il est aveugle aux discours. Le fournisseur qui communique bien mais ne prouve rien y perd l’avantage qu’il détenait depuis toujours sur celui qui fait bien mais communique mal.

Le screening qui n’a jamais eu lieu

Montons maintenant d’échelle, car Stiglitz a passé la seconde moitié de sa carrière sur la même question, posée aux économies entières : que se passe-t-il quand des marchés s’ouvrent l’un à l’autre sans dispositif de tri ?

Sa réponse tient dans une expression restée célèbre : la mondialisation a été mal gérée. Sa critique — qu’on peut partager ou non dans sa version générale — ne porte pas sur l’ouverture des marchés en soi. Elle porte sur l’ouverture sans symétrie : des règles pour les uns, des exemptions de fait pour les autres ; des exigences à l’intérieur, des contrôles allégés à la frontière.

Traduit dans les termes de cette série : la mondialisation alimentaire est une ouverture sans screening. Nous avons ouvert nos rayons avant d’avoir construit le dispositif qui oblige ce qui entre à se révéler. Le produit importé accède au marché européen sur la foi de documents que personne ne recoupe, quand le producteur d’ici supporte des contrôles bien réels. Ce n’est pas un problème d’ouverture. C’est un problème de tri — exactement celui de l’assureur qui vendrait le même contrat au prudent et au téméraire, au même prix, sur simple déclaration.

Le débat qu’on peut enfin avoir

Dans l’article précédent, j’avais promis que nous reviendrions sur les questions que l’import massif pose aux filières — et à la souveraineté alimentaire. Nous y voici, et le détour par Stiglitz permet de les poser proprement.

Oui, le volume des importations peut être un vrai problème pour une filière : des pans entiers de notre production — fruits, légumes, volaille — reculent année après année face à des produits qui n’ont pas supporté les mêmes coûts. Et oui, la souveraineté alimentaire est un enjeu sérieux : un pays qui ne sait plus produire ce qu’il mange a remis son assiette entre les mains d’autrui.

Mais voici le point que le débat public manque presque toujours : la souveraineté commence par l’information. Avant de décider ce qu’on veut protéger, développer ou laisser au marché, encore faut-il savoir ce qui entre, d’où, produit comment. Un pays incapable de vérifier ce qui arrive dans ses assiettes a déjà perdu une part de sa souveraineté — quelle que soit la hauteur de ses frontières. L’autarcie n’est pas une réponse ; l’aveuglement non plus. Entre les deux, il y a le tri : une exigence de preuve opposable à tous, qui ne ferme la porte à personne mais ne croit personne sur parole.

C’est le chaînon que nous construisons avec VeraTrace : donner aux acheteurs — cantines, restaurants, distributeurs — l’outil de screening qui leur manque. Un registre de ceux qui prouvent, où le passeport d’un produit dit ce que les faits ont établi, pas ce que le marketing raconte. Le producteur d’ici y gagne la reconnaissance de ce qu’il fait vraiment ; le producteur d’ailleurs y gagne l’accès que ses preuves méritent ; et le débat sur ce que nous voulons manger peut enfin se tenir sur des faits.

Reste une dernière question, et elle est dérangeante : si l’opacité coûte si cher à tout le monde — aux producteurs, aux acheteurs, aux États — pourquoi dure-t-elle ? La réponse d’un économiste de Chicago tient en trois mots : parce qu’elle rapporte. À qui, et pourquoi ça change maintenant — rendez-vous avec Ronald Coase.