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Ce que la modernisation a laissé dehors

Un siècle a multiplié les rendements et divisé la description. Ce qui a changé n’est pas la morale, c’est le coût : verdir ou faire rentrer.

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Chaîne de calibrage de pommes en station fruitière
Calibrage des pommes à l’Obsthalle de Sursee, Suisse — Landwirtschaftlicher Informationsdienst (LID), CC BY-SA 2.0 / Wikimedia Commons

Jamais l’agriculture n’a produit autant de données. Capteurs, satellites, consoles de gestion, déclarations : chaque parcelle de France génère plus d’information en un an que n’en contenaient jadis tous les cahiers d’une génération de paysans.

Et jamais on n’en a su aussi peu sur ce qu’il y a dans l’assiette. Demandez à n’importe qui — cuisinier, acheteur, mangeur — de raconter le chemin d’un produit du champ à sa table : silence.

Ce paradoxe n’est pas un accident de parcours. Un siècle de modernisation agricole a multiplié les rendements par cinq — et divisé la description par autant. Les deux mouvements n’en font qu’un, et comprendre pourquoi est la meilleure façon de comprendre ce qui est en train de s’inverser.

La grande simplification

La modernisation a gagné en simplifiant. C’est sa méthode, et elle est d’une efficacité redoutable : standardiser les variétés, calibrer les produits, rendre les lots équivalents, ramener l’infinie variété du vivant à des cases comparables. Le sol, ce milieu vivant que trois générations n’épuisaient pas, est devenu trois lettres — N, P, K. La tomate est devenue un calibre. Le trajet est devenu un prix.

Et tout ce qui ne tenait pas dans la case ? Il n’a pas disparu. Il est sorti du calcul. Ce qu’on appelle pudiquement les « externalités » — l’eau, le sol qui s’épuise ou se régénère, les distances réelles, les pratiques, les mains — ne sont pas des dégâts collatéraux survenus par mégarde. Ce sont les éléments éjectés de la description, un par un, parce que les décrire coûtait cher et ne rapportait rien.

Il faut être juste avec cette histoire. Ce mouvement a nourri les villes, sorti des campagnes entières de la pénurie, rendu l’alimentation abordable à des populations qui ne l’avaient jamais connue telle. Personne n’est au banc des accusés. Au coût de description de l’époque — un homme, un carnet, un laboratoire lointain — détacher était rationnel. On ne pouvait pas tout compter ; on a compté ce qui payait. Le reste est parti dans l’arrière-cour, non par cynisme, mais par arithmétique.

Ce qui a changé n’est pas la morale. C’est le coût.

On raconte volontiers que la société a « pris conscience ». C’est en partie vrai, et en partie un récit flatteur. Ce qui a changé de manière décisive est plus prosaïque : décrire est devenu bon marché.

Décrire un trajet exigeait un homme et un carnet ; c’est devenu un capteur et un standard d’échange. Décrire l’état d’un sol exigeait un laboratoire et des semaines ; cela tient de mieux en mieux dans une mesure de routine. Décrire un passage de main exigeait une ressaisie ; cela peut n’exiger rien du tout, si l’enregistrement a lieu dans le geste même du travail.

Quand la description était chère, l’ignorer était rationnel. Quand son coût devient marginal, l’ignorance change de nature : elle cesse d’être une contrainte pour devenir un choix. Et un choix, contrairement à une contrainte, se voit. Les chaînes rompues d’hier n’étaient pas un scandale — elles étaient hors de prix à maintenir. Celles d’aujourd’hui commencent à ressembler à ce qu’elles sont devenues : une décision.

Verdir, ou faire rentrer

Face à ce basculement, deux réponses sont possibles, et presque tout se joue dans leur différence.

La première consiste à verdir : ajouter une couche verte au même processus détaché. Un label sur la même case. Un bilan environnemental agrafé au même calcul. Une charte de plus dans le même dossier. Le verdissement a une propriété remarquable : il laisse l’arrière-cour exactement en l’état. Ce qui était sorti du calcul reste dehors — on a seulement repeint la porte.

La seconde n’a pas de nom courant en français, alors il faut lui garder le sien : écologiser. Non pas ajouter du vert, mais réintégrer dans le calcul ce qui en avait été sorti. Que le sol redevienne un élément compté — pas un supplément d’âme. Que le trajet réel pèse dans le prix — pas seulement dans la plaquette. Que la pratique agronomique entre dans la valeur du produit — pas dans une annexe que personne ne lit.

Le test pour distinguer les deux est simple, et il est impitoyable : le verdissement s’ajoute ; l’écologisation change le calcul. Un label de plus n’a jamais modifié un prix d’achat. Une dépendance réintégrée dans la description, si. Devant n’importe quelle initiative verte, une seule question suffit donc : est-ce que quelque chose, quelque part, se calcule autrement ? Si la réponse est non, on a verdi.

Le deuxième acte

Il reste un contresens à défaire, et il est tenace : l’idée que la technologie serait « du côté » de la modernisation détachante — que le numérique agricole prolongerait la grande simplification, une case de plus, un tableau de bord de plus.

C’est très exactement l’inverse. La première modernisation a détaché parce qu’elle n’avait pas les moyens de faire autrement : la description était hors de prix, alors elle a simplifié. Le numérique est ce qui a fait tomber ce prix. Les capteurs, les standards ouverts, les registres partagés ne sont pas les outils d’une abstraction supplémentaire — ce sont les outils de la description bon marché, c’est-à-dire les instruments mêmes du réattachement.

L’agritech n’a donc pas à choisir entre la productivité et la description, ni à porter le procès de la modernisation dont elle est issue. Son vrai récit est plus intéressant que celui qu’on lui prête : elle est ce qui rend enfin compatibles les deux choses que le premier acte avait dû séparer — produire à l’échelle, et savoir ce qu’on fait. Moderniser, deuxième acte : faire rentrer ce que le premier avait laissé dehors.

Le siècle qui vient de s’écouler a divisé la description pour multiplier les rendements — c’était le marché qu’on pouvait se permettre, et il a tenu ses promesses avec les moyens de son temps. La décennie qui s’ouvre peut multiplier la description sans rien rendre des rendements, par le même moteur exactement : la baisse des coûts. Il n’y a là ni retour en arrière, ni expiation, ni procès.

La modernisation n’a pas à être défaite. Elle a une pièce à finir.

La distinction entre moderniser par détachement et écologiser par réattachement vient de Bruno Latour, qui y voyait moins une querelle d’écoles que la question centrale du siècle : non pas « faut-il produire ? », mais « que compte-t-on quand on compte ? ».

Ce que ça change pour vous

Le même raisonnement ne se joue pas au même endroit selon votre place dans la chaîne.

Vous êtes producteur

Ce qui a changé en un siècle n’est pas la morale mais le coût de décrire ce que vous faites. Il vient de s’effondrer — c’est le moment où « faire rentrer » redevient possible.

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Vous êtes distributeur ou centrale d'achat

Verdir un assortiment ou faire rentrer ce qui en avait été exclu ne sont pas la même stratégie, et ne se financent pas de la même manière.

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Vous êtes collectivité ou acheteur public

Ce que la modernisation a laissé dehors est précisément ce que les politiques territoriales tentent de faire revenir. La description est le premier levier, pas le dernier.

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