Les économistes de la preuveSimonTraçabilité

Personne ne lira l’étiquette

Herbert Simon, rationalité limitée : quatre secondes devant trente références. Le label est un raccourci rationnel — encore faut-il pouvoir le décompresser.

7 min
Rayon d’huiles alimentaires dans un supermarché
Rayon d’huiles alimentaires en supermarché — 維基小霸王, CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

Les économistes de la preuve — Herbert Simon

Un supermarché, mardi, 18h40. Devant le rayon des huiles d’olive, une femme. Trente références. Sur chaque bouteille, une dizaine de mentions : origine, première pression à froid, labels, médailles de concours, engagements divers. Soit environ trois cents informations pour un litre d’huile.

Temps de décision observé : quatre secondes. Elle attrape la bouteille au label vert qu’elle croit reconnaître, et passe aux pâtes.

A-t-elle mal fait ? Non. Elle a fait la seule chose humainement possible — et comprendre pourquoi, c’est comprendre à quoi sert vraiment une étiquette. Et pourquoi la plupart ne servent plus.

L’homme qui a démoli l’homme économique

L’économie a longtemps raisonné sur un personnage de fiction : l’homo economicus, qui compare toutes les options, pondère tous les critères, et choisit l’optimum. Herbert Simon l’a démoli de l’intérieur — patiemment, sur quarante ans, avec un prix Nobel à la clé — en posant une question d’une simplicité désarmante : avec quel temps ?

Car la rationalité humaine est limitée. Pas par bêtise — par construction : un temps fini, une attention finie, une capacité de calcul finie. Devant trente huiles d’olive et trois cents mentions, l’optimisation véritable exigerait des heures de lecture, de comparaison, de vérification. Personne ne les a, et personne ne les aura jamais : c’est le budget de l’espèce, pas celui d’une génération pressée.

Alors nous faisons autre chose, dit Simon, et nous le faisons tous : nous ne maximisons pas, nous satisfaisons — son mot, resté célèbre : satisficing. Nous prenons la première option qui dépasse notre seuil du « suffisamment bien », et nous passons à autre chose. Ce n’est pas un défaut qu’une bonne campagne d’éducation du consommateur viendrait corriger. C’est la condition humaine — et toute conception qui l’ignore échoue.

La ressource rare

En 1971, Simon écrit une phrase qui décrit notre époque avec cinquante ans d’avance : ce que l’information consomme est évident — elle consomme l’attention de ceux qui la reçoivent. D’où ce renversement : l’abondance d’information crée une pauvreté d’attention.

Pour tout le secteur alimentaire, la conséquence est brutale à admettre : le problème du mangeur n’a jamais été le manque d’information. Il y en avait déjà trop dans les années soixante-dix ; il y en a mille fois trop aujourd’hui. Le vrai déficit est de l’autre côté : quatre secondes d’attention pour trois cents mentions.

C’est exactement pour cela que le label a été inventé — et il faut le dire avec respect : c’est une invention rationnelle. Un label est un raccourci : la compression de tout ce qu’on n’a pas le temps de vérifier — un cahier des charges, des contrôles, une filière — en un signe qu’on reconnaît en une seconde. L’épisode précédent de cette série montrait que le prix comprime la rareté ; le label comprime la qualité. Deux résumés pour deux choses que personne ne peut connaître en entier. Le raccourci n’est pas une paresse. C’est la seule réponse possible à la rareté de l’attention.

Le raccourci cassé

Mais les deux compressions n’ont pas le même destin, car elles ne sont pas disciplinées de la même façon. Le prix est testé en permanence : chaque transaction le remet en cause, chaque arbitrage le corrige, il ne peut pas mentir longtemps. Le label, lui, n’est discipliné par rien de comparable : entre deux audits espacés, il vit sur sa réputation — et sa réputation vit sur le souvenir de ce qu’il a exigé un jour.

D’où l’inflation. Puisqu’un signe reconnu vaut de l’or, chaque acteur a intérêt à créer le sien : label public, label privé, label de marque, engagement maison, médaille de salon. Et chaque signe nouveau taxe l’attention que les autres se partageaient déjà. Trente signes sur un rayon, c’est zéro signe : le raccourci qui devait économiser l’attention finit par la consommer.

Alors le mécanisme du premier épisode se remet en marche, un cran plus haut. Quand la femme du rayon ne peut plus distinguer le label exigeant du label décoratif, elle les traite tous pareil — au niveau moyen. Le label au cahier des charges féroce ne vaut plus, dans ses quatre secondes, que ce que vaut le label imprimé pour le marketing. Le signe exigeant paie pour les autres, exactement comme la bonne voiture d’occasion payait pour les citrons. Le marché des raccourcis s’enfonce comme s’enfonçait le marché des produits — et pour la même raison : rien ne permet plus de trier les signes eux-mêmes.

Lisible, pas lue

Arrivé ici, le lecteur est en droit de poser la question qui fâche : si la preuve est un chemin, et si Simon démontre que personne ne parcourra jamais ce chemin devant un rayon — à quoi bon le construire ?

La réponse tient dans une distinction que tout le débat sur la transparence confond : être lu et être lisible ne sont pas la même fonction.

Regardez les comptes audités des entreprises. Personne ne les lit — pas le client, pas le salarié, presque aucun actionnaire. Sont-ils inutiles ? C’est l’inverse : leur puissance ne vient pas d’être lus, elle vient d’être ouverts. N’importe qui pourrait les éplucher. Quelques-uns — un analyste, un journaliste, un régulateur, un concurrent — le font parfois. Et cette simple possibilité discipline tout le monde en amont : on ne tient pas les comptes de la même façon selon qu’ils sont scellés ou ouverts.

La preuve n’a pas besoin d’être lue pour agir. Elle a besoin d’être lisible.

Le raccourci du rayon reste donc indispensable — Simon l’exige, et rien ne le remplacera. Mais il existe deux sortes de raccourcis : celui qui ne mène nulle part, et celui qu’on peut décompresser à tout moment. Le second discipline ce qu’il résume, précisément parce que quelqu’un peut toujours aller voir. Le premier résume ce que personne ne surveille — et il finit toujours par résumer de moins en moins.

La femme du rayon ne décompressera jamais rien, et c’est très bien ainsi. D’autres le feront pour elle : un acheteur de restauration collective qui engage sa responsabilité, un contrôleur qui fait son travail, un concurrent qui cherche la faille, un journaliste un jour de scandale. Quatre secondes de confiance, adossées à un chemin complet que d’autres parcourent — c’est cela, un raccourci qui fonctionne.

Revenons au rayon une dernière fois. Le but n’a jamais été un consommateur qui lit tout — Simon a réglé la question il y a cinquante ans : il n’existera pas. Et c’est une bonne nouvelle, car une société où chacun devrait tout vérifier lui-même serait invivable ; la confiance par raccourci est une conquête de civilisation, pas une faiblesse.

Le but est un monde où les quatre secondes suffisent — parce que ce qu’elles attrapent tient à quelque chose. L’attention est trop rare pour être gaspillée en vérifications. Raison de plus pour que ce qu’on ne vérifie pas soit vérifiable.

Herbert Simon, prix Nobel d’économie 1978 pour ses travaux sur la rationalité limitée — et prix Turing 1975 : le seul homme à avoir marqué de son nom l’économie et l’informatique. La citation de 1971 vient de « Designing Organizations for an Information-Rich World ». Épisode 7 de la série « Les économistes de la preuve ».

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Quatre secondes devant trente références : ne pas lire n’est pas de la paresse, c’est une économie d’attention. Le raccourci n’est utile que s’il reste décompressable.

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