Du Normalbaum au label : pouvoir déplier la simplification

Un label rend une réalité complexe lisible, et c’est une fonction essentielle. Reste à pouvoir remonter derrière la catégorie — sans la supprimer ni la discréditer.

9 min
Un forestier mesure au mètre-ruban le diamètre d’un tronc dans une forêt enneigée
Mesure du diamètre d’un pin lors d’un inventaire forestier, Apache-Sitgreaves National Forests (Arizona) — USDA Forest Service, domaine public / Wikimedia Commons

J’ai déjà évoqué ici James C. Scott et son Normalbaum.

Rappelons simplement l’idée.

Pour rendre une réalité complexe compréhensible et administrable, il faut parfois la rendre lisible. Une forêt est une réalité extraordinairement diverse. Pour pouvoir la gérer, le forestier va pourtant devoir la décrire à travers quelques caractéristiques : des essences, des dimensions, des âges, des volumes, des catégories.

Le Normalbaum n’est donc pas « le vrai arbre ».

C’est une représentation utile de l’arbre.

Mais cette histoire a une fin, et je l’ai déjà racontée ici : la forêt normalisée de Prusse, replantée en rangées d’une seule essence pour coller à sa propre représentation, a prospéré une génération. La deuxième est morte. Non pas parce que les forestiers étaient incompétents — ils étaient les meilleurs de leur époque — mais parce qu’à force de gérer la carte, on avait fini par remplacer le territoire. C’est le récit que fait Ce que notre registre ne saura jamais écrire.

C’est cette double leçon qui m’intéresse aujourd’hui.

La simplification est nécessaire.

Et la simplification, laissée seule assez longtemps, finit par agir sur ce qu’elle décrit.

Un aliment est une histoire

Prenons un produit alimentaire.

Avant d’être un produit, c’est une succession d’événements.

Une semence. Une parcelle. Un sol. Un agriculteur. Des pratiques. Une météo. Des décisions. Une récolte. Un stockage. Un transport. Une transformation éventuelle. Des contrôles. Des documents. Des personnes qui observent, mesurent, déclarent ou vérifient.

Cette histoire peut être extrêmement longue.

Et pourtant, lorsque le produit arrive devant nous, nous avons besoin de pouvoir prendre une décision rapidement.

C’est précisément à cela que servent les catégories.

Le label : une technologie de lisibilité

Le label bio en est un excellent exemple — c’est même l’une des plus belles réussites de lisibilité de ces cinquante dernières années.

Il permet de transformer une réalité complexe en une information immédiatement compréhensible.

Bio.

En un mot, une quantité considérable d’informations devient accessible au consommateur.

Il n’a pas besoin de connaître le règlement dans ses détails.

Il n’a pas besoin de consulter le dossier de certification.

Il n’a pas besoin de reconstituer l’histoire de la parcelle.

Le label fait son travail : il rend une information complexe lisible.

Et c’est une fonction essentielle.

Il en va de même pour beaucoup d’autres catégories utilisées dans l’alimentation : origine géographique, appellation, mode de production, certification, catégorie de produit, indication réglementaire.

Ces catégories ne sont pas le réel.

Elles sont des interfaces avec le réel.

Et nous en avons besoin.

Ce que la forêt nous apprend vraiment

Revenons un instant en Prusse.

Ce qui a tué la forêt normalisée, ce n’est pas la représentation elle-même.

C’est le moment où la représentation est devenue l’objectif.

Quand une grille de lecture réussit, le réel commence à s’organiser autour d’elle. C’est un phénomène général, qui ne vise personne et n’épargne rien.

On l’a vu partout.

Des variétés de fruits sélectionnées pour le calibre et la tenue au transport — les deux choses que la grille mesure — plutôt que pour le goût, qu’aucune case ne demandait.

Des enseignements qui finissent par préparer à l’examen plutôt qu’à la discipline que l’examen était censé mesurer.

Des indicateurs qui, dès qu’ils servent à décider, cessent lentement de décrire.

Ce n’est la faute d’aucun label. C’est une propriété de tous les systèmes de lisibilité — les règlements, les cahiers des charges, les grilles d’achat, les scores. Et elle frappe d’abord les meilleures catégories, précisément parce que ce sont elles qu’on a le plus intérêt à réduire à une case.

Les premiers à le savoir sont ceux qui remplissent les cases.

Un producteur — bio ou conventionnel, peu importe — passe une part croissante de son temps à faire entrer son travail dans des grilles : déclarations, cahiers des charges, calibres, référencements. Il sait mieux que personne ce que les cases ne disent pas. Ce qu’il fait de plus que la case ne demande. Ce que la case ne saura jamais voir.

Le risque, pour un label, n’est donc pas d’être une simplification.

C’est de devenir une case qu’on coche à la place d’une histoire qu’on raconte.

Et ce risque-là, aucun label ne peut le conjurer seul, parce qu’il ne vient pas du label. Il vient de ce qu’on ne peut pas regarder derrière.

Mais une interface n’est pas une histoire

Le fait qu’une catégorie soit utile ne signifie pas qu’elle réponde à toutes les questions.

« Bio » répond à certaines questions.

Elle ne répond pas nécessairement à toutes celles que l’on pourrait poser sur un produit.

Et c’est parfaitement normal.

On peut vouloir connaître son origine.

Ou la parcelle.

Ou la date de récolte.

Ou les conditions de stockage.

Ou les transformations qu’il a subies.

Ou les contrôles effectués.

Ou encore les données qui permettent de soutenir telle ou telle affirmation.

À ce moment-là, le label n’est pas insuffisant.

La question est simplement devenue différente.

Nous sommes passés de :

« À quelle catégorie appartient ce produit ? »

à :

« Quelle est l’histoire qui permet de comprendre ce produit ? »

Le problème n’est donc pas le label

C’est une distinction importante.

Il serait absurde de reprocher à un label de ne pas contenir toute l’histoire d’un produit.

Ce n’est pas sa fonction.

Un panneau routier n’est pas la route.

Une carte n’est pas le territoire.

Un label n’est pas l’ensemble des informations qui ont permis de l’attribuer.

Mais la forêt prussienne nous a appris qu’une carte qu’on ne peut plus confronter au territoire finit par le remplacer.

La question devient donc : comment garder les cartes — nous en avons besoin — tout en gardant le chemin vers le territoire ?

De la traçabilité du produit à la traçabilité de l’affirmation

La traçabilité alimentaire est souvent pensée comme une question de flux :

D’où vient ce produit ? Où est-il allé ? Par quelles étapes est-il passé ?

C’est essentiel.

Mais il existe une autre question, complémentaire :

Pourquoi pouvons-nous affirmer cela à propos de ce produit ?

Cette question nous fait passer du produit à l’information.

Dire :

« Ce produit est bio »

est une affirmation.

Dire :

« Ce produit provient de telle exploitation »

en est une autre.

Dire :

« Cette matière première a été contrôlée à telle date »

en est encore une autre.

Derrière chacune de ces phrases, il existe un ensemble de règles, d’événements, de documents, d’observations ou de déclarations.

C’est ce chemin qui nous intéresse.

Une preuve n’est pas un fait

Un certificat n’est pas l’événement qu’il certifie.

Un document n’est pas l’événement qu’il décrit.

Une déclaration n’est pas une observation.

Une mesure n’est pas la réalité elle-même.

Ce sont des éléments qui permettent de construire, soutenir ou vérifier une affirmation.

C’est pourquoi nous aimons cette formulation, qui donne son titre à un autre article :

Une preuve n’est pas un fait. C’est un chemin.

Ce chemin peut être court.

Il peut être long.

Il peut être parfaitement documenté.

Il peut comporter des zones d’incertitude.

Il peut même faire apparaître des informations contradictoires.

Mais dans tous les cas, il nous permet de comprendre non seulement ce qui est affirmé, mais sur quoi repose cette affirmation.

Déplier ne défait pas les catégories — cela les défend

C’est peut-être là que le parallèle avec Scott devient le plus utile.

Ce qui a manqué à la forêt normalisée, ce n’est pas une meilleure grille.

C’est la possibilité de retourner voir la forêt.

Une catégorie qu’on peut déplier — dont on peut voir l’origine, les règles, les éléments qui la soutiennent — ne court plus le même risque de se substituer au réel. Elle reste ce qu’elle doit être : une interface.

Et cela change le rapport de force en faveur des catégories sincères.

Un label qu’on peut déplier vaut plus qu’un label qu’on doit croire.

Ceux qui ont une vraie histoire derrière leur case ont tout à gagner à ce qu’on puisse la regarder. Le bio n’a pas besoin d’être opposé au conventionnel pour être documenté. Une exploitation conventionnelle n’a pas besoin d’être opposée à une exploitation biologique pour être documentée. Une indication géographique n’a pas besoin d’être opposée à une autre manière de produire pour être documentée.

Dans tous les cas, la même question reste valable :

Qu’est-ce qui permet de soutenir cette affirmation ?

Et dans tous les cas, celui qui fait réellement le travail est celui que cette question avantage.

Cela change aussi la manière de parler du modèle agricole

Les débats agricoles aiment les grandes catégories.

Bio ou conventionnel.

Local ou importé.

Petit ou grand.

Intensif ou extensif.

Traditionnel ou technologique.

Ces catégories sont utiles pour débattre.

Mais elles deviennent rapidement insuffisantes pour comprendre une réalité agricole concrète.

Deux exploitations appartenant à la même catégorie peuvent fonctionner de manière très différente.

Deux produits portant le même label peuvent avoir des histoires très différentes.

Et deux produits qui n’ont pas le même label peuvent partager certaines caractéristiques que la catégorie ne permet pas de voir.

Cela ne rend pas les catégories inutiles.

Cela signifie simplement qu’elles ne doivent pas être confondues avec la totalité du réel — et qu’un débat qui n’oppose que des cases finit, comme la forêt, par ne plus parler du territoire.

La prochaine étape : déplier

Pendant longtemps, nous avons surtout cherché à rendre l’information plus simple.

C’était nécessaire.

Une étiquette. Un logo. Un certificat. Un QR code. Une fiche produit. Une base de données.

Chaque étape a permis de rendre une partie du réel plus facilement accessible.

La prochaine étape pourrait être différente.

Il ne s’agit plus seulement de simplifier l’information.

Il s’agit de permettre de déplier la simplification.

Voir le label.

Puis voir ce qu’il signifie.

Puis voir les éléments qui le soutiennent.

Puis remonter, lorsque cela est nécessaire, vers les événements et les acteurs à l’origine de ces éléments.

Pas pour demander à chacun de tout lire.

Au contraire.

Pour que chacun puisse choisir jusqu’où il veut aller.

Le consommateur peut rester au niveau du label.

Le professionnel peut vouloir aller plus loin.

L’auditeur encore plus loin.

L’acheteur peut avoir besoin d’une information précise.

Et demain, une IA pourra elle aussi avoir besoin de savoir non seulement qu’une information existe, mais d’où elle vient.

Cela vaut aussi pour nous

Il faut le dire clairement, parce que la leçon de Scott ne s’arrête pas aux labels des autres.

VeraTrace fabrique, elle aussi, des simplifications. Des scores. Des indicateurs. Des pastilles. Chacun d’eux est un petit Normalbaum : une représentation utile, et donc exposée au même risque que toutes les représentations utiles.

La règle que nous nous imposons est la conséquence directe de tout ce qui précède : tout ce que nous affichons doit pouvoir être déplié. Un score dont on ne peut pas voir la construction ne vaut pas mieux qu’une case cochée — le nôtre compris.

C’est là que VeraTrace veut se situer

VeraTrace ne cherche pas à remplacer les labels.

Ni les certifications.

Ni les contrôles.

Ni les producteurs.

Ni les réglementations.

Elle cherche à rendre leurs relations plus lisibles.

À transformer une information en chemin navigable.

À permettre de passer de :

« Voici ce qui est affirmé »

à :

« Voici pourquoi cette affirmation existe. »

C’est une différence simple.

Mais elle devient importante dans un monde où nous produisons et consommons de plus en plus d’informations sur les produits.

Le Normalbaum nous rappelle que toute représentation du réel est une simplification — et que la simplification, quand on ne peut plus regarder derrière elle, finit par remodeler ce qu’elle décrivait.

Le label nous montre que cette simplification peut être extrêmement utile.

La traçabilité nous donne peut-être maintenant la possibilité de faire quelque chose que les forestiers prussiens ne pouvaient pas faire :

ne pas supprimer la simplification, mais pouvoir la déplier.

Parce qu’un bon système d’information ne devrait pas nous obliger à tout savoir.

Il devrait simplement nous permettre, lorsque cela compte, de savoir où regarder pour en savoir davantage.

Ce que ça change pour vous

Le même raisonnement ne se joue pas au même endroit selon votre place dans la chaîne.

Vous êtes producteur

Vous passez déjà une part de votre temps à faire entrer votre travail dans des cases. Ce texte dit pourquoi ce que vous faites de plus que la case mérite d’être consultable — et pourquoi cela vaut quel que soit votre mode de production.

VeraTrace pour les producteurs

Vous transformez, vous êtes une marque

Une mention sur un emballage est une affirmation. La question utile n’est pas de savoir si vous y croyez, mais de savoir ce qui, en amont, permet de la soutenir — et si un acheteur peut le consulter sans vous rappeler.

VeraTrace pour les transformateurs

Vous êtes distributeur ou centrale d'achat

Deux produits portant le même label peuvent avoir des histoires très différentes. Tant qu’une catégorie ne se déplie pas, un référencement ne peut pas départager les deux — et c’est le fournisseur le plus documenté qui y perd.

VeraTrace pour la distribution

Vous êtes collectivité ou acheteur public

Un critère d’achat est une catégorie, donc une simplification. Pouvoir remonter aux éléments qui la soutiennent est ce qui distingue un contrôle d’une déclaration de plus.

VeraTrace pour les territoires

Comment ces textes sont écrits