Il se peut que le progrès soit le développement d’une erreur
En 1962, Cocteau adresse une phrase à l’an 2000. Prise au sérieux avec Haber-Bosch : une réussite peut être le début du problème suivant.

En 1962, Jean Cocteau enregistre un message destiné à l’an 2000.
L’an 2000 est encore dans le futur. Il ne le verra pas : il meurt l’année suivante.
Parmi les phrases qu’il adresse à ceux qui l’écouteront quatre décennies plus tard, il y en a une qui a beaucoup circulé depuis, dans la formulation suivante :
« Il est possible que ce que l’on appelle le progrès soit le développement d’une erreur. »
Avant d’aller plus loin, je dois dire d’où elle vient — c’est la moindre des choses ici.
On me l’a donnée pour du Nietzsche. On me l’a aussi donnée pour du Jules Renard. Voici ce que j’ai pu vérifier : le film de 1962 existe et il est conservé à l’INA ; c’est la seule des trois attributions qui produise un objet daté. Les deux autres ne produisent jamais de page, ni d’ouvrage, ni de date. Je n’ai pas pour autant la minute exacte du film, et la phrase circule en plusieurs variantes — je la cite donc telle qu’elle circule, en le sachant.
Une phrase affirmant que le progrès est le développement d’une erreur a donc elle-même développé une erreur en se transmettant.
C’est une entrée en matière convenable.
Car ce que je voudrais faire, c’est prendre Cocteau au sérieux, et poser une question inconfortable :
Et si certaines de nos plus grandes réussites étaient aussi les débuts de nos prochains problèmes ?
Une réussite difficile à contester
Prenons l’azote.
Au début du XXe siècle, Fritz Haber puis Carl Bosch rendent possible la production industrielle d’ammoniac à partir de l’azote atmosphérique.
Cela peut sembler aujourd’hui un épisode parmi d’autres de l’histoire des techniques.
C’est tout sauf cela.
L’azote est indispensable à la croissance des plantes. Le procédé Haber-Bosch a permis de fabriquer massivement l’azote réactif dont l’agriculture avait besoin.
Les estimations les plus citées situent autour de la moitié la part de la population mondiale qui dépend aujourd’hui, directement ou indirectement, des engrais azotés de synthèse.
Autrement dit :
Haber et Bosch n’ont pas seulement inventé une technique industrielle. Ils ont contribué à rendre possible le monde dans lequel nous vivons.
Disons aussi ce que cette histoire a d’inconfortable, puisque nous y sommes : le même Fritz Haber a mis sa chimie au service des gaz de combat pendant la Grande Guerre, et l’azote fixé a servi aux explosifs autant qu’aux récoltes. Ce n’est pas une objection à ce qui précède. C’est la même leçon, en plus dur : ce qu’une technique rend possible n’est pas contenu dans la technique.
Il reste difficile de regarder tout cela et de conclure simplement :
« Nous nous sommes trompés. »
Non.
Nous avons réussi.
Et c’est précisément le problème intéressant.
Une réussite change le problème
Avant Haber-Bosch, l’azote disponible pour l’agriculture était une ressource limitée.
Après Haber-Bosch, il devient possible d’en produire à une échelle industrielle.
Le problème n’est plus le même.
Et c’est ici que se cache quelque chose d’assez général sur le progrès.
Une innovation ne se contente pas de résoudre un problème.
Elle change les conditions dans lesquelles le problème existe.
C’est presque une évidence, mais nous raisonnons rarement ainsi.
Nous évaluons une innovation en demandant :
Quel problème résout-elle ?
Nous demandons beaucoup moins souvent :
Quel nouveau monde sa réussite va-t-elle produire ?
Pourtant, c’est peut-être là que commence l’histoire suivante.
L’azote de synthèse a permis d’augmenter considérablement la production agricole.
Mais lorsque l’azote est apporté au-delà de ce que les cultures peuvent utiliser, une partie est perdue vers l’environnement. Les conséquences peuvent inclure la pollution des eaux et des écosystèmes, ainsi que des émissions de gaz à effet de serre.
Il serait absurde d’en déduire que Haber-Bosch était une erreur.
Il serait tout aussi absurde de considérer ses conséquences comme un détail sans importance.
Les deux choses sont vraies.
La solution était bonne.
Ses conséquences sont réelles.
Et nous devons être capables de tenir les deux phrases en même temps.
Le piège du rétroviseur
C’est peut-être là que notre manière de raconter l’histoire du progrès nous joue un mauvais tour.
Nous connaissons aujourd’hui les conséquences.
Alors nous regardons le passé avec nos connaissances présentes et nous demandons :
« Comment ont-ils pu ne pas voir cela ? »
Mais ils ne disposaient pas de notre point de vue.
Ils avaient un problème devant eux.
Ils ont trouvé une solution.
Ils l’ont améliorée.
Ils l’ont industrialisée.
Ils ont obtenu des résultats.
Puis le monde a changé.
Ce n’est pas une anomalie.
C’est probablement ce qui arrive à presque toutes les grandes innovations.
La machine à vapeur n’a pas été une erreur parce qu’elle a produit une économie fossile.
L’automobile n’était pas une erreur parce qu’elle a produit des embouteillages.
Les antibiotiques ne sont pas une erreur parce que leur usage exerce une pression de sélection sur les bactéries.
Et l’azote de synthèse n’est pas une erreur parce que son utilisation massive a des conséquences environnementales.
Une technologie peut être une réussite historique et devenir insuffisante historiquement.
Ce n’est pas la même chose que devenir fausse.
Le progrès n’a pas de bouton « terminé »
C’est peut-être là que nous faisons une erreur plus récente.
Nous avons tendance à considérer les grandes transformations comme des solutions finales.
On invente.
On améliore.
On industrialise.
On standardise.
On déploie.
Puis on considère que le problème est réglé.
Mais une solution durablement efficace ne clôt pas nécessairement une histoire.
Elle ouvre parfois une nouvelle étape.
Haber-Bosch a déplacé la frontière de ce qui était possible en agriculture.
La question suivante n’est donc pas nécessairement :
« Comment revenir avant Haber-Bosch ? »
Elle est :
« Que pouvons-nous faire maintenant que Haber-Bosch nous a permis d’aller aussi loin ? »
Ce n’est pas du tout la même question.
La première cherche à annuler.
La seconde cherche à poursuivre.
Il y a quelque chose de profondément agricole là-dedans
Un agriculteur le sait probablement mieux que quiconque.
Une bonne récolte n’est pas la fin de l’histoire.
Elle modifie la parcelle.
Une décision prise cette année aura des conséquences l’année prochaine.
Une pratique qui fonctionne dans certaines conditions peut devenir mauvaise lorsque ces conditions changent.
Une variété performante peut demander davantage d’eau.
Une irrigation efficace peut devenir une dépendance lorsque la ressource se raréfie.
Un rendement exceptionnel peut masquer une évolution plus lente que l’on ne regardait pas.
L’agriculture est peut-être l’un des rares domaines où l’on ne peut jamais complètement oublier que le temps fait partie du système.
On récolte aujourd’hui quelque chose dont une partie des conditions ont été produites hier.
Et dont les conséquences seront récoltées demain.
Le rendement n’est donc pas seulement une quantité.
C’est une histoire dans le temps.
Ce que nous devons aux succès du passé
Il y a alors une manière assez simple de regarder le débat agricole actuel.
On peut opposer productivistes et écologistes, et recommencer indéfiniment la même dispute.
Ou l’on peut remarquer que les deux ont découvert, par deux bouts différents, la même chose.
Ceux qui ont construit l’agriculture moderne nous ont appris à produire à une échelle extraordinaire.
Ceux qui ont alerté sur les sols, l’eau, la biodiversité ou les cycles biogéochimiques nous ont appris que la production ne se déroule jamais dans le vide.
Les premiers ont développé une puissance considérable.
Les seconds ont montré les conditions de sa durée, et ils l’ont montré tôt.
Pourquoi faudrait-il choisir entre les deux ?
Le véritable enjeu pourrait être précisément de faire passer l’agriculture de la première réussite à la suivante.
Pas moins de science.
Pas moins de technologie.
Pas moins de rendement par principe.
Mais davantage de capacité à comprendre ce que nos réussites rendent possible — et ce qu’elles rendent nécessaire.
Une erreur n’est pas forcément une faute
C’est peut-être ce que la phrase de Cocteau permet de comprendre.
Si le progrès peut être le développement d’une erreur, alors « erreur » ne signifie pas nécessairement « faute ».
Une erreur peut être une solution devenue trop petite pour le monde que sa réussite a produit.
Elle pouvait être parfaitement adaptée à l’étape précédente.
Puis l’étape précédente a disparu.
Ce qui était une solution devient alors une contrainte.
Ce qui était une force devient une dépendance.
Ce qui était une optimisation devient un paramètre parmi d’autres.
Et il faut inventer la suite.
Sans détruire la précédente.
Nous sommes les gens de l’an 2000
Cocteau parlait à l’an 2000.
Nous sommes désormais ceux auxquels il parlait.
Nous avons derrière nous plus d’un siècle d’innovations dont nous connaissons beaucoup mieux les effets.
Nous avons surtout quelque chose que les inventeurs du passé n’avaient pas :
la possibilité de regarder les systèmes dans leur durée.
Nous pouvons relier une décision à ses conséquences.
Une pratique à une évolution.
Une production à ses dépendances.
Une innovation à ce qu’elle a rendu possible.
C’est peut-être cela, la prochaine étape du progrès.
Non pas devenir plus méfiants envers nos innovations.
Mais devenir meilleurs pour regarder ce qu’elles font au monde après avoir réussi.
Alors, peut-être que Cocteau avait raison.
Il se peut que le progrès soit parfois le développement d’une erreur.
Mais cela ne signifie pas qu’il faut arrêter de progresser.
Cela signifie peut-être simplement que chaque fois qu’une solution réussit, il faut commencer à chercher le problème qu’elle vient de créer.
Et accepter que le prochain progrès commence exactement là.
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