Le regard qu’on ne peut pas rendre
« C’est du flicage » : avec Foucault et le panoptique, les trois propriétés d’un dispositif de surveillance — et lesquelles un registre peut retourner, lesquelles jamais.

Les objections qui tiennent (1/2) — Michel Foucault, le panoptique, et la question de savoir qui regarde.
« C’est du flicage. Vous voulez mes données. »
Celle-là arrive plus tôt que les autres. Souvent dans les cinq premières minutes, parfois avant qu’on ait fini d’expliquer. Elle n’est presque jamais hostile. Elle est lucide.
Et elle mérite mieux qu’une dénégation. « Mais non, ce n’est pas de la surveillance » ne convainc personne, pour une raison simple : c’est faux. Un registre est un dispositif de visibilité. Commencer par le nier, c’est commencer par un mensonge, et personne dans une cuisine de ferme n’est dupe.
Autant prendre l’objection au sérieux. Ce qui suppose d’aller voir ce que le mot recouvre.
Le panoptique, correctement
L’image vient de Bentham, et Foucault l’a rendue célèbre dans Surveiller et punir. Une tour centrale ; autour, des cellules disposées en anneau, éclairées à contre-jour. Le gardien voit chaque détenu. Aucun détenu ne voit le gardien. « La visibilité est un piège », écrit Foucault.
Ce qui fait la puissance du dispositif n’est pas la surveillance elle-même. Ce sont trois propriétés qu’il faut distinguer, parce que tout ce qui suit en dépend.
La dissymétrie, d’abord. Le regard ne circule que dans un sens. Le dispositif dissocie le couple voir et être vu : on est vu sans jamais voir.
L’invérifiabilité, ensuite, et c’est la trouvaille. Le pouvoir doit être, dit Foucault, visible et invérifiable. Visible : le détenu a la tour sous les yeux en permanence. Invérifiable : à aucun moment il ne sait si quelqu’un s’y trouve. Il doit donc se conduire comme s’il était regardé, tout le temps. D’où l’effet que Foucault décrit comme le véritable objet du dispositif — le surveillé finit par devenir le principe de son propre assujettissement. Le gardien peut s’absenter ; la machine continue de tourner sans lui.
L’isolement, enfin, qu’on oublie presque toujours. Les cellules sont séparées par des murs latéraux. Les détenus ne se voient pas entre eux, ne se parlent pas, ne s’organisent pas. Le panoptique ne se contente pas de surveiller : il dissout la foule en une collection d’individus séparés. Il empêche la coalition autant qu’il produit la visibilité.
Foucault ajoute un quatrième élément, moins spectaculaire et plus important pour nous : l’écriture. La discipline produit des dossiers. Elle décrit, elle classe, elle compare, elle constitue chacun en cas — descriptible, mesurable, situable par rapport à une moyenne. C’est cette écriture-là que vise l’autre grande objection, celle de la fiche. J’y reviendrai dans un second texte.
Une dizaine de regards, aucun retour
Voilà la grille de lecture. Appliquons-la à la situation d’un producteur français aujourd’hui — avant toute intervention de notre part.
Il télédéclare ses surfaces et ses cultures, et il est contrôlable sur pièces comme sur place. S’il vend à une enseigne, il signe un cahier des charges qu’il n’a pas écrit. S’il est certifié — bio, label, IFS, BRC, GlobalGAP — il est audité selon un référentiel qu’il n’a pas rédigé, à des dates qu’il ne choisit pas, par un organisme qu’il paie lui-même. S’il transforme, il tient des registres sanitaires opposables. Et la liste continue.
Une dizaine de regards, dont il ne fixe ni les critères, ni le calendrier, ni les conséquences.
Regardons maintenant dans l’autre sens. Que sait-il de ce qui arrive à son produit une fois le camion parti ? À quel prix il est revendu, à qui, avec quelle marge ? Sur quel arbitrage une centrale a décidé cette année de le déréférencer ? Selon quel calcul son prix a été fixé, et par qui ?
Rien. Il apprend le résultat, jamais la règle.
C’est la dissymétrie de Bentham, terme pour terme. Et c’est aussi son invérifiabilité : il sait qu’on le regarde, il ne sait jamais quand ni comment la décision se prend, donc il ajuste par précaution. Il se conduit comme s’il était observé en permanence. Il est devenu le principe de son propre assujettissement, et personne n’a eu besoin de construire une tour.
Je n’écris pas cela pour désigner des coupables. La plupart de ces regards ont de bonnes raisons d’exister : la sécurité sanitaire n’est pas une lubie, le contrôle des aides publiques non plus, et un cahier des charges n’est pas en soi une brimade. Je dis seulement que la question « faut-il un regard de plus ? » est mal posée. Il y en a déjà dix. La seule question qui vaille porte sur les propriétés du dispositif : dans quel sens il regarde, et ce que celui qui est regardé peut en faire.
Trois propriétés, trois inversions
Reprenons-les dans l’ordre, parce qu’aucune ne se retourne de la même façon.
D’abord l’invérifiabilité. Le détenu de Bentham ne sait pas s’il est regardé, et il ne peut pas lire son dossier. C’est ce qui rend le dispositif si économique : il n’a même pas besoin de fonctionner pour produire ses effets.
Un registre peut inverser cela terme à terme, et c’est la partie facile. Les règles sont écrites et publiques : ce qui est enregistré, comment, pour combien de temps, avec quelles conséquences. L’enregistrement lui-même est intégralement consultable par celui qu’il décrit — il n’existe pas de partie du dossier qui lui soit fermée, ne serait-ce que parce qu’il en est la source.
Mais cela ne suffit pas, et c’est ici qu’il faut être précis.
Ensuite la dissymétrie. Savoir ce qui est écrit sur soi n’est pas savoir qui l’a lu. Or la trouvaille de Bentham ne portait pas sur le dossier : elle portait sur l’incertitude quant au regard. Un producteur qui peut tout consulter de son propre enregistrement, mais qui ignore qui le consulte, est encore exactement dans la position du détenu.
La réponse tient en une ligne, et elle est presque triviale à construire : le journal des consultations. Que le producteur voie qui a regardé ses données, quand, et à quel titre. Qu’une centrale d’achat qui épluche son historique laisse une trace que lui-même peut lire. Que le regard soit à son tour enregistré.
Un panoptique où le détenu voit le gardien le regarder n’est plus un panoptique. C’est une pièce où deux personnes se font face.
Je l’ai écrit ici avant que ce soit arbitré chez nous, parce qu’une intention formulée devant témoins engage davantage qu’une note interne. Nous l’avons construit depuis : le producteur dispose d’un écran où il voit qui a consulté ses données, quand, et à quel titre. Avec une clause que je tiens pour la partie la plus importante — le journal énumère lui-même ce qu’il ne couvre pas encore, parce qu’un registre partiel présenté comme complet serait pire que pas de registre du tout.
Enfin l’isolement. Les murs latéraux du panoptique ne servent pas à mieux surveiller ; ils servent à empêcher que les surveillés se parlent. C’est peut-être la propriété la plus politique des trois, et la plus discrète.
Un dispositif qui produit de la visibilité mais laisse ses membres délibérer ensemble n’est déjà plus le même dispositif. C’est ce qui se joue dans le fait que les producteurs siègent — que les critères se discutent en collège au lieu de se subir, et que ceux qui sont mesurés puissent, ensemble, changer la mesure. Ce n’est pas un supplément d’âme démocratique ajouté à un outil de surveillance. C’est la troisième propriété du panoptique qu’on retire.
Ce qui ne s’inverse pas
Trois propriétés retournées, ce n’est pas une réfutation. Foucault ne parle pas que du panoptique ; il parle du pouvoir normalisateur, et celui-là ne se retourne pas.
La norme, d’abord, et son dehors. Notre signature dit : le registre de ceux qui prouvent. Il faut lire cette phrase jusqu’au bout. Un registre de ceux qui prouvent constitue, du même mouvement, la catégorie de ceux qui ne prouvent pas. Ce n’est pas un effet pervers qu’un meilleur design corrigerait un jour : c’est ce que fait une norme. Elle partage.
Nous pouvons faire deux choses, et nous les ferons. Ne jamais faire de la non-inscription un motif de sanction. Et rappeler, aussi souvent qu’il le faudra, que la cible a toujours été l’invérifiable — jamais l’étranger, jamais le petit, jamais celui qui n’a pas le temps. Ce que nous ne pouvons pas faire, c’est empêcher un acheteur de lire une absence comme un signal. Personne ne le peut. C’est un coût réel de ce que nous construisons, et le présenter autrement serait malhonnête.
L’internalisation, ensuite, qui ne se règle pas davantage. Un dispositif de visibilité modifie celui qu’il rend visible — même choisi, même rémunéré, même gouverné par lui. Le jour où un producteur décidera d’un geste en pensant d’abord à ce que le registre en gardera, quelque chose aura basculé, et pas du bon côté. Aucun collège ne protège de cela. Aucun journal de consultations non plus. C’est l’effet le plus profond que décrive Foucault, et je n’ai rien de solide à lui opposer.
Une seule chose peut l’atténuer : que le registre n’attribue pas de note. Qu’il atteste des faits sans juger la manière. Mais c’est le sujet du second texte, et il mérite le sien.
Le volontariat, enfin — que je garde pour la fin parce qu’il prouve moins qu’on ne le croit. Personne n’entre ici sous contrainte. Aucune obligation légale ne renvoie à nous, le producteur ne paie rien, et il sort quand il veut sans rien perdre.
Cela règle une question, et une seule : celle de la légitimité. Personne ne pourra dire qu’on lui a imposé un regard — c’est précisément ce que le détenu de Bentham ne peut pas dire, et ce n’est pas mince. Mais si l’on croit que cela suffit, on n’a répondu qu’à la moitié de l’objection. Le consentement dit qui a le droit de regarder. Il ne dit rien de ce que le regard voit, ni de ce qu’il ne verra jamais.
Ce que Foucault demande
Il n’a jamais réclamé qu’on abolisse le regard ; il tenait cette idée pour naïve. Il a demandé qu’on examine le dispositif lui-même : d’où part le regard, qui peut le rendre, ce qu’il produit sur celui qui le reçoit, et qui décide de ce qu’il cherche. C’est une exigence, pas une condamnation. Et c’est la seule à laquelle nous puissions raisonnablement être tenus.
Alors quand on me dit que c’est du flicage, je ne réponds plus que ce n’en est pas. Je réponds : regardons dans quel sens ça regarde. Une dizaine de regards s’exercent déjà sur votre exploitation sans que vous puissiez en demander compte à aucun. Nous en proposons un de plus — le seul dont vous verrez qui l’exerce, dont vous pourrez discuter les règles avec ceux qui les subissent comme vous, et qui vous paiera au lieu de vous facturer.
Ce n’est pas rien. Ce n’est pas non plus l’innocence.
Reste l’autre objection, celle qui commence par « on ne peut pas tout mettre en fiche ». Elle est plus difficile, et je n’ai pas fini d’y répondre. C’est le prochain texte.
Référence
Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975 — en particulier le chapitre « Le panoptisme ».
Ce que ça change pour vous
Le même raisonnement ne se joue pas au même endroit selon votre place dans la chaîne.
Vous êtes producteur
Une dizaine de regards s’exercent déjà sur votre exploitation — PAC, cahiers des charges, certifications, registres sanitaires — sans que vous puissiez en demander compte à un seul. La question n’est pas « un regard de plus ? », mais dans quel sens il regarde.
VeraTrace pour les producteurs →Vous êtes collectivité ou acheteur public
Un dispositif de visibilité se juge sur trois propriétés : le sens du regard, ce que le regardé peut vérifier, et s’il peut délibérer avec les autres. Trois critères utiles bien au-delà de nous, pour tout outil que vous financez.
VeraTrace pour les territoires →Vous êtes distributeur ou centrale d'achat
Le producteur apprend le résultat de vos arbitrages, jamais la règle. Le journal des consultations rend votre regard visible à celui qu’il regarde : il est en place, et il énumère lui-même ce qu’il ne couvre pas encore.
VeraTrace pour la distribution →Vous accompagnez des producteurs
Vous connaissez la fatigue de contrôle de ceux que vous accompagnez. L’objection « c’est du flicage » n’est pas de la mauvaise volonté : elle est exacte, et elle mérite une réponse sur le dispositif, pas une dénégation.
VeraTrace pour les prescripteurs →