La moelle inventée

Mirapolis avait dressé un Gargantua de 33 mètres. Rabelais avait prévenu : le risque n’est pas seulement de rester à la surface, c’est d’inventer le fond.

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Gravure de Gustave Doré : Gargantua en géant, dominant de sa taille le paysage et les hommes à ses pieds
Gargantua — Gustave Doré, 1873 — domaine public / Wikimedia Commons

À quelques kilomètres d’ici, il y a eu un géant.

Il s’appelait Gargantua, il mesurait trente-trois mètres, et il dominait Mirapolis — un parc d’attractions construit à Courdimanche sur plusieurs dizaines d’hectares. Le parc ouvre en 1987. Ses promoteurs espèrent 2,5 millions de visiteurs par an. Il en vient environ 600 000. Quatre ans plus tard, Mirapolis ferme.

On peut raconter cette histoire comme celle d’un grand projet qui avait mal calculé son époque, son marché ou son public. Ce serait plus juste que la plupart des légendes qui se sont accumulées autour de sa disparition.

Mais il y a quelque chose de troublant dans le fait que ce géant-là ait été précisément Gargantua.

Car Rabelais ouvre son livre par une mise en garde contre exactement ce type de lecture.

Casser l’os — et se méfier de ceux qui obéissent

Dans le prologue de Gargantua, il demande à son lecteur de ne pas s’arrêter à l’apparence. Il compare son livre aux Silènes, ces boîtes grotesques dont l’extérieur faisait rire et qui contenaient des choses précieuses. Il faut, écrit-il, « rompre l’os, et sugcer la substantificque mouelle ».

L’instruction est devenue célèbre. On la lit d’ordinaire comme une invitation à chercher un sens caché derrière la farce.

Sauf que Rabelais enchaîne aussitôt, et qu’on cite rarement la suite.

Croyez-vous vraiment, demande-t-il, qu’Homère ait jamais pensé aux allégories que Plutarque, Héraclide, Eustathe et Phornute ont tirées de lui ? Si vous le croyez, ajoute-t-il, « vous n’approchez ni des pieds ni des mains à mon opinion ». Et il jure qu’il a écrit son propre livre pendant ses repas, en mangeant et en buvant, sans y penser plus que vous n’y pensez.

L’homme qui vous dit de casser l’os vous dit, dans le même souffle, qu’il n’y a peut-être rien dedans, et que ceux qui ont trouvé de la moelle chez Homère l’ont probablement fabriquée eux-mêmes.

Ce n’est pas une coquetterie. C’est la moitié utile du prologue.

L’Apothéose d’Homère d’Ingres : Homère trônant et couronné, entouré des poètes, philosophes et artistes qui se réclament de lui
Homère entouré de ceux qui se réclament de lui — la scène même dont Rabelais se moque : ce qu’on trouve dans un auteur est parfois ce qu’on y a apporté.Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1827, musée du Louvre — domaine public / Wikimedia Commons

Deux façons de rater la moelle

On peut rester à la surface.

On peut aussi inventer ce qu’il y a dessous.

Mirapolis, on serait tenté de le ranger dans la première catégorie : un parc qui n’aurait retenu du livre que le géant. Ce serait trop commode, et ce serait faux.

Parce que trente-trois mètres de béton, ce n’est pas dans Rabelais.

Personne, dans le texte, ne donne cette taille à Gargantua ni ne le fait dominer un paysage. Le géant du parc est une décision. Quelqu’un a lu, a choisi ce qui pouvait devenir un objet, et l’a construit. Ce n’était pas malhonnête — c’était même assez fidèle : Gargantua est bien un géant, les histoires étaient bien là, le parc n’a rien inventé de son personnage.

Vue aérienne de Mirapolis en 1987 : la statue géante de Gargantua domine le parc, devant un lac et un grand chapiteau, avec les champs du Vexin à l’horizon
Mirapolis en 1987. Le géant domine le parc, et derrière lui commencent les champs. Rabelais n’a jamais écrit cette image : elle a été construite.Photographie TGV617, 1987 — CC BY-SA 3.0 (creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) via Wikimedia Commons

Il a inventé autre chose, de plus discret : la croyance que c’était là l’essentiel.

Les deux échecs n’en font donc qu’un, vus de deux côtés. On garde ce qui est facile à montrer, et l’on fabrique par ce geste même une profondeur qui n’y était pas. Ce qui est le plus facile à montrer n’est pas nécessairement ce qui est le plus important à comprendre.

Le géant était vrai.

Cela ne suffisait pas.

Le jour où deux enregistrements se touchent

Cette distinction reste anodine jusqu’au moment où l’on regarde nos propres systèmes.

Prenons un cas où tout va bien. Une palette de pommes. La parcelle est renseignée, la date de récolte aussi, le passage au froid est enregistré par une sonde, le pressage est daté, le lot de jus porte un numéro. Un utilisateur ouvre la fiche et voit une chaîne continue, du verger à la bouteille.

Rien n’est faux. Rien ne manque. Personne n’a menti.

Mais entre la récolte déclarée le 12 et le pressage enregistré le 14, il y a un intervalle que personne n’a observé. Ces deux enregistrements ne se touchent pas. Quelque chose a dû décider qu’ils allaient ensemble : le même propriétaire, le même produit, des dates compatibles, un identifiant proche. Un rapprochement.

Ce rapprochement est utile. Il est souvent juste. Il n’a pas été constaté.

Et pourtant, à l’écran, il a exactement la même apparence que la mesure de température : un trait qui relie deux points.

C’est là que la moelle inventée apparaît. Pas dans la fraude — dans la couture. Une fois la chaîne affichée, il devient très difficile de se rappeler quels maillons ont été observés et lesquels ont été déduits. L’histoire est cohérente, donc elle paraît avoir été contenue dans les traces depuis le début.

Une trace n’est pas intéressante parce qu’elle existe. Elle l’est parce qu’on peut dire ce qu’elle a vu — et, tout autant, ce qu’elle n’a pas vu.

Un système qui ne distingue plus ses observations de ses déductions ne ment pas. Il commente. Comme Plutarque commentait Homère : avec sérieux, avec méthode, et en produisant du sens que le texte ne portait pas.

Que faire de cet écart, nous l’avons déjà écrit ailleurs — un registre qui commence trop tard ne rattrape jamais son retard, et une preuve n’est pas un fait mais un chemin. Ce qui nous occupe ici est plus gênant : le problème ne vient pas de ce qui manque. Il vient de ce que nous ajoutons en lisant.

Nos propres indices

Il faut alors nommer le cas le plus proche de nous.

Un score de transparence, un indice de confiance, une pastille « preuve » : chacun est une allégorie tirée d’un corpus qui ne l’a pas voulue. Les données sous-jacentes n’ont jamais eu l’intention de dire qu’un producteur est fiable. Nous avons agrégé, pondéré, seuillé — et nous avons produit un chiffre qui a l’air d’avoir été trouvé plutôt que fabriqué.

Ce n’est pas une raison d’y renoncer. Plutarque n’a pas eu tort de lire Homère.

C’est une raison de laisser le chiffre se déplier : d’où il vient, ce qu’il pèse, ce qu’il ignore. Un indice qui ne peut pas montrer sa fabrication demande exactement la confiance que nous reprochons à l’étiquette.

Le 1er septembre 1995

Mirapolis a fermé, et le site a été démantelé — pas entièrement : il en reste assez pour qu’on y entre encore, et il est devenu l’un des lieux d’exploration urbaine les plus fréquentés du pays.

Le géant, lui, a mis deux ans à être démonté. Le 1er septembre 1995, on a fait sauter sa tête à la dynamite.

Rabelais avait demandé à son lecteur de ne pas s’arrêter au géant.

On lui en avait construit un de trente-trois mètres, et il a fallu de l’explosif pour en venir à bout.

C’est peut-être la bonne manière de se rappeler la différence entre une trace et une preuve.

La preuve n’est pas ce qui donne au réel une belle histoire.

C’est ce qui permet de savoir que l’histoire était dans le réel avant qu’on se mette à la raconter.

La moelle n’est pas ce que nous trouvons.

C’est ce que les traces nous permettent de retrouver.

Le prologue est cité dans la graphie de l’édition Juste (Lyon, 1535) pour la phrase la plus connue — « rompre l’os, et sugcer la substantificque mouelle » — et en français modernisé pour le reste. Chiffres de Mirapolis : ouverture en 1987, environ 600 000 visiteurs par an pour 2,5 millions attendus, fermeture en 1991 ; la tête de la statue a été dynamitée le 1er septembre 1995.

Ce que ça change pour vous

Le même raisonnement ne se joue pas au même endroit selon votre place dans la chaîne.

Vous êtes producteur

La chaîne affichée sur votre produit contient des maillons observés et des maillons déduits. Savoir lesquels vous protège : on ne peut pas vous reprocher une couture faite par le système.

VeraTrace pour les producteurs

Vous transformez, vous êtes une marque

Rapprocher deux enregistrements qui ne se touchent pas est utile, et souvent juste. Ça doit rester distinguable d’une mesure — sinon votre traçabilité commente au lieu de constater.

VeraTrace pour les transformateurs

Vous êtes distributeur ou centrale d'achat

Une fiche fournisseur cohérente n’est pas une fiche observée. La question utile n’est pas « la chaîne est-elle complète ? » mais « quels maillons ont été constatés ? ».

VeraTrace pour la distribution

Vous êtes collectivité ou acheteur public

Un indice agrégé qui ne peut pas montrer sa fabrication demande exactement la confiance qu’on reproche à une étiquette. Demandez le détail du calcul, pas seulement le chiffre.

VeraTrace pour les territoires

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