Le débat agricole n’est pas trop complexe. Il est mal décrit.
Latour et Spinoza : la complexité agricole n’est pas un excès de bavardage autour d’un objet simple, c’est un appareil de description périmé. Ce qui a changé, c’est le coût du singulier.

Pourquoi les injonctions écologiques ont rendu le monde agricole illisible avec les instruments dont il dispose.
Tout le monde s’accorde sur un point, et c’est à peu près le seul : le débat agricole est devenu illisible. Un agriculteur, un industriel, un élu, une association environnementale peuvent parler du même champ de blé pendant une heure sans se rencontrer une seule fois. Ce n’est pas faute d’écouter. J’ai vu des gens de bonne foi s’écouter très attentivement et repartir avec la certitude que l’autre n’avait rien compris.
Deux réponses s’offrent, et elles sont symétriques. La première demande qu’on simplifie : moins de normes, moins de formulaires, moins d’injonctions contradictoires, qu’on rende le métier praticable. La seconde demande qu’on tranche : les faits sont établis, il n’y a plus à discuter, il faut appliquer. L’une veut réduire le nombre de contraintes, l’autre veut réduire le nombre de points de vue. Toutes deux cherchent à faire redescendre la complexité.
Je crois qu’aucune des deux n’y parviendra, parce que cette complexité n’est pas un excès de bavardage autour d’un objet simple. Elle est ce qui arrive quand un objet cesse d’être décrit par les instruments qui servaient à le décrire.
Moderniser, puis écologiser
Bruno Latour a posé l’alternative au milieu des années 1990, dans une formule qui n’a pas vieilli : moderniser ou écologiser ? Il ne s’agissait pas d’un slogan mais d’un constat sur deux régimes de description incompatibles.
Moderniser consiste à détacher. On sépare proprement la nature d’un côté et la société de l’autre ; les faits d’un côté, les valeurs de l’autre. On obtient un monde d’objets qui n’ont pas d’opinion, qu’on peut mesurer, standardiser, transporter, comparer. C’est extraordinairement efficace. L’agriculture moderne est née de ce geste : un rendement à l’hectare, une teneur en protéines, un tonnage, un prix, une conformité. Un champ devient une surface qui produit des quantités.
Latour ajoutait une chose plus dérangeante : cette séparation n’a jamais réellement eu lieu. Nous n’avons jamais cessé de fabriquer des objets mêlés — des hybrides, où le technique, le vivant, le juridique et le social sont indissociables. Un maïs hybride, une nappe phréatique, un cahier des charges, une vache Prim’Holstein sont autant nature que société. La modernité n’a pas séparé le monde en deux. Elle a séparé la façon d’en parler, et elle a rangé les mélanges hors du champ de la discussion.
Écologiser, c’est cesser de pouvoir les y ranger. Ce n’est pas ajouter une préoccupation supplémentaire à une liste : c’est la fin d’une fiction commode. Le carbone du sol, l’eau du bassin, la haie, l’abeille, le voisin, la santé du salarié, la subsistance du territoire — tout cela était déjà attaché au champ de blé. La différence est qu’on en parle maintenant, et qu’il devient impossible de traiter le champ comme une surface qui produit des quantités.
Latour parlait du passage des états de fait aux états de cause. Un état de fait se constate et clôt la discussion. Un état de cause a des intéressés, des versions, des conséquences, et il l’ouvre. Le blé était un état de fait. Il est devenu un état de cause. Voilà la vraie date de naissance de la complexité dont tout le monde se plaint.
Ce n’est pas l’écologie qui embrouille le débat
Il faut être précis ici, parce que c’est l’endroit où les deux camps vont vouloir me faire dire ce que je ne dis pas.
Les injonctions écologiques ne compliquent pas le débat par idéologie, par excès de zèle ou par mépris du métier. Elles le compliquent parce qu’elles disent quelque chose de vrai : un produit agricole n’a jamais été une quantité, il a toujours été un nœud de relations. On l’avait oublié parce que nos instruments étaient incapables de l’enregistrer, et non parce que c’était faux.
Mais leur traduction administrative, elle, est souvent absurde — et cette absurdité n’est pas un défaut de rédaction. Sommée de rendre compte de relations, l’administration ne dispose que d’instruments hérités de la modernisation : des indicateurs, des seuils, des coefficients au forfait, des moyennes par hectare, des cases à cocher. Elle demande donc de prouver un singulier au moyen de généralités. C’est pour cette raison que l’agriculteur qui remplit ces documents a le sentiment très juste de ne pas dire ce qu’il fait, et que celui qui les lit a le sentiment tout aussi juste de ne rien apprendre.
La colère contre la paperasse et la colère contre l’inaction écologique sont donc, à ma stupéfaction, la même colère. Les deux camps constatent que l’appareil de description ne tient pas. L’un en conclut qu’il faut moins de description, l’autre qu’il faut plus de contrainte. Personne ne propose de mieux décrire.
L’agroalimentaire ajoute un tour de vis
Ce qui précède vaut pour le champ. Dans la transformation, le problème change d’ordre de grandeur.
Un yaourt aux fruits est un objet composé de douze histoires distinctes : un lait, un sucre, une purée de fruits, un amidon, un ferment, un emballage, cinq transports, trois entrepôts. L’industrie agroalimentaire compose des objets et, dans le même mouvement, décompose leur histoire. Chaque main qui touche le produit lui ajoute des attachements et lui retire de l’information : ce qui passe d’un maillon au suivant, c’est un lot, une palette, une facture, un certificat — jamais la mémoire de ce qui a eu lieu.
Et c’est à cet objet-là, dont la traçabilité s’amincit à chaque étape, qu’on demande aujourd’hui de rendre compte d’un bilan carbone, d’une origine, d’une absence de déforestation, d’un impact sur l’eau. On demande à la fin de la chaîne une connaissance que la chaîne a passé quarante ans à détruire méthodiquement. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est une impossibilité de construction.
Pourquoi nos instruments ne peuvent pas décrire un attachement
Reste à comprendre pourquoi ces instruments échouent si régulièrement. Spinoza donne, je crois, l’explication la plus nette, et elle est plus dure que celle qu’on entend d’habitude.
On dit souvent que l’agriculture a été trop rationalisée, que le calcul a étouffé un savoir plus fin. Spinoza ne permet pas de le dire. Chez lui, la raison ne fait jamais obstacle à la connaissance la plus haute : elle y conduit. Il n’existe pas d’excès de rationalité.
Ce qu’il distingue, en revanche, c’est trois genres de connaissance. Le premier procède de l’expérience vague et des signes, et il englobe — c’est le point décisif — les notions universelles : homme, cheval, chien. Elles se forment, écrit-il, quand tant d’images s’accumulent que l’esprit ne parvient plus à distinguer les différences et ne retient qu’une ressemblance floue. Le deuxième est la raison : des propriétés réellement communes, des enchaînements nécessaires, ce qui se démontre. Le troisième, qu’il nomme science intuitive, connaît cette chose-ci dans sa singularité.
Regardons maintenant nos instruments avec cette grille. Le rendement moyen, le calibre, la catégorie, l’indice, le cours du blé. Le blé — pas ce blé-là, dans cette parcelle, après cette pluie de mai, mais une classe qui n’a jamais poussé nulle part. Une moyenne n’est pas une propriété commune : c’est une ressemblance retenue après qu’on a cessé de distinguer. C’est mot pour mot le premier genre.
La rationalisation industrielle n’a donc pas trop rationalisé. Elle a fait passer de l’abstraction pour de la raison. Elle a promu le premier genre de connaissance au rang du deuxième, et la promotion a été si utile — le générique se transporte, s’agrège, se contractualise, se cote, se subventionne — que personne n’avait intérêt à la contester. Nous avons appelé rigueur un procédé qui consistait à ne plus voir les différences.
Or un attachement est toujours singulier. Ce sol-ci, cette année, cette suite de décisions. L’écologisation réclame donc du troisième genre, et nous ne savons produire que du premier en croyant faire du deuxième. Voilà l’impasse, formulée aussi précisément que je sais le faire.
Le témoin qui manque
Ce savoir du singulier a pourtant existé, et il avait un logement : l’agriculteur. Il savait quand la vendange était prête, ce que cette terre fait quand l’été a été sec, ce qu’il fallait risquer cette année-là. Un savoir entier, qui ne manquait de rien — sauf d’une forme dans laquelle circuler. Il ne se transmettait qu’attaché à un lieu, une saison, une main.
Alors on l’a délégué. Aux cahiers des charges, aux référentiels, aux labels, aux organismes qui viennent vérifier une fois l’an. Ce n’était pas une trahison : c’était la seule manière de faire voyager quelque chose. Mais ce qui voyage est ce qui a été rendu générique, et le savoir s’est aminci en route. Il est arrivé à destination sous la forme d’une case cochée.
L’agriculteur est devenu celui qui applique là où il était celui qui connaissait. Et comme ce savoir n’avait aucun autre logement que lui, le perdre a voulu dire le perdre. On ne retire pas à un métier son objet de connaissance sans lui retirer, du même geste, l’autorité de parler de ce qu’il fait. C’est pourquoi ce débat se tient sans son témoin principal : non parce qu’on refuse de l’inviter, mais parce qu’il ne dispose plus d’aucune forme dans laquelle témoigner.
Je précise, parce que le contresens est facile : il ne s’agit pas d’opposer un savoir paysan à la science. Chez Spinoza, la connaissance du singulier n’est pas de la sagesse rustique, c’est la forme la plus exigeante de la connaissance, plus haute que la raison et non moins rigoureuse. Sa seule faiblesse était de ne pas savoir se transporter. Il n’y a donc aucun retour à organiser. Il y a une infrastructure qui manque.
Décrire, plutôt que simplifier
Latour, sur ce point, a été d’une constance remarquable. Il n’a jamais proposé de simplifier, ni de trancher. Il proposait de décrire, et il a passé ses dernières années à faire dresser des inventaires : de quoi dépendez-vous pour vivre, qui dépend de vous, qu’est-ce qui vous menace, à quoi tenez-vous. Des cahiers de doléances au sens propre, où l’on énumère ses attachements avant de discuter.

C’est moins spectaculaire qu’une position, et c’est infiniment plus politique. Parce qu’une controverse ne se résout pas quand on réduit le nombre de ses participants, mais quand ce dont ils parlent devient également visible pour tous. Aussi longtemps que chacun décrit le même champ dans un registre que les autres ne peuvent pas vérifier, le débat reste une confrontation de sincérités. Et une confrontation de sincérités est indécidable — c’est la définition même de ce que nous appelons complexité.
Ce que j’en retiens tient en une phrase : la complexité n’est pas un état du monde agricole dont il faudrait le guérir. C’est le symptôme d’un appareil de description périmé.
Ce qui a changé, et c’est tout
La conclusion n’est donc pas qu’il faut mesurer moins. C’est qu’il faut mesurer autre chose.
Toute la mesure agricole et agroalimentaire a été bâtie pour établir des grandeurs génériques, parce que c’était la seule information capable de voyager sans coût prohibitif. Enregistrer un acte singulier à l’instant où il se produit, attaché à cette parcelle, ce jour, ce lot, était concevable mais impraticable : la capture coûtait plus cher que l’information ne valait. Ce rapport s’est inversé, récemment, et c’est le seul fait nouveau de toute cette histoire. Ce qui a changé n’est ni notre vertu ni notre philosophie. C’est ce qu’il coûte de conserver un singulier.
Cela ne rendra pas au producteur un savoir qu’il n’a jamais tout à fait perdu — il sait encore, il sait très bien, il ne peut simplement plus le faire valoir. Cela lui donne un logement hors de lui : une forme dans laquelle son savoir circule sans se dégrader en généralité, et à partir de laquelle un acheteur, une cantine, un mangeur peuvent juger de ce qui a eu lieu plutôt que de ce qu’on leur en dit.
Le blé n’existe pas. C’est une classe, une cotation, une fatigue de l’esprit qui a fini par organiser un marché entier. Ce blé-là existe : il pousse dans une parcelle qui a un nom, sous une pluie qui a une date, dans les mains de quelqu’un qui sait ce qu’il a fait.
Le débat ne deviendra pas plus simple. Il n’a aucune raison de le devenir, et ce serait mauvais signe. Il peut devenir décidable.
Ce que ça change pour vous
Le même raisonnement ne se joue pas au même endroit selon votre place dans la chaîne.
Vous êtes producteur
Vous savez encore, et vous savez très bien : vous ne pouvez simplement plus le faire valoir. Ce n’est pas un savoir à retrouver, c’est une forme dans laquelle le faire circuler qui manque.
VeraTrace pour les producteurs →Vous transformez, vous êtes une marque
On demande à la fin de votre chaîne une connaissance que la chaîne a passé quarante ans à décomposer méthodiquement. Ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est une impossibilité de construction.
VeraTrace pour les transformateurs →Vous êtes collectivité ou acheteur public
Demander de prouver un singulier au moyen de moyennes par hectare et de coefficients au forfait, c’est n’apprendre rien de ce qu’on voulait savoir. Le levier n’est pas la contrainte, c’est l’unité de mesure.
VeraTrace pour les territoires →Vous accompagnez des producteurs
La colère contre la paperasse et la colère contre l’inaction écologique disent la même chose : l’appareil de description ne tient pas. Vous êtes bien placés pour le voir des deux côtés.
VeraTrace pour les prescripteurs →