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L’opacité n’est pas un mensonge

Ce qu’un philosophe du XVIIᵉ siècle a à voir avec la traçabilité : pourquoi l’opacité d’une origine n’est pas une fraude mais une connaissance mutilée, à restaurer plutôt qu’à punir.

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Portrait de Baruch Spinoza
Portrait de Baruch Spinoza (anonyme, XVIIᵉ s.) — domaine public / Wikimedia Commons

Spinoza prend, dans l’Éthique, un exemple d’une simplicité désarmante. Le soleil nous paraît tout proche — à quelques centaines de pieds, dit-il. Et le plus troublant, c’est qu’il continue de nous paraître proche même une fois qu’on a appris sa distance réelle. La connaissance vraie ne dissout pas l’apparence. Elle se superpose à elle.

Ce qui intéresse Spinoza, c’est la question : où est l’erreur, exactement ?

Sa réponse est contre-intuitive, et c’est pour ça qu’elle a traversé les siècles. L’erreur n’est pas dans ce que perçoit l’œil. L’œil fait son travail : il enregistre correctement l’effet du soleil sur nous. L’erreur est dans ce qui manque — la distance réelle, la cause de cette apparence. Se tromper, ce n’est presque jamais affirmer quelque chose de faux. C’est ignorer ce qui compléterait le tableau.

Spinoza en tire une thèse qu’il pose noir sur blanc : la fausseté n’est rien de positif. Elle ne s’ajoute pas à une idée, comme une tache viendrait salir une page propre. Elle est une privation — une connaissance mutilée, coupée de ses causes. On n’a pas trop pensé ; on n’a pas assez su.

J’y reviens souvent en construisant VeraTrace.

Une « Origine France » n’est pas un mensonge. C’est une idée mutilée.

Prenez une mention « Origine France » sur un produit, sans qu’on puisse remonter au champ, au producteur, à la date, au lot. Notre premier réflexe est moral : on soupçonne la fraude, on cherche le coupable. C’est presque toujours une erreur d’analyse.

Dans l’immense majorité des cas, il n’y a pas de mensonge. Il y a une information vraie — mais coupée de ses causes. Une chaîne rompue quelque part entre le champ et l’étiquette. Le produit dit vrai, comme l’œil voit juste le soleil. Ce qui manque, ce sont les preuves qui relieraient la déclaration à ce qui la fonde.

Ce déplacement de regard n’est pas un confort intellectuel. Il change entièrement ce qu’on doit construire.

Samuel Hirszenberg, Spinoza excommunié (1907)
Spinoza excommunié, Samuel Hirszenberg (1907).Domaine public / Wikimedia Commons

Si l’opacité était un mensonge, la réponse serait la police : contrôler, sanctionner, traquer. C’est le réflexe naturel, et c’est un réflexe perdant. On ne répare pas une privation en punissant — on ne « punit » pas une chaîne cassée pour qu’elle se ressoude. On la répare en donnant à chacun, tout au long de la chaîne, une raison et un moyen de compléter ce qui manque.

C’est là, je crois, que se trouve le cimetière des plateformes de données alimentaires françaises. Plusieurs, sérieuses, bien financées, ont disparu ces dernières années. Le diagnostic partagé était technique — mauvais standards, adoption trop lente. Le vrai problème était plus profond, et Spinoza aurait pu le formuler : on a demandé au maillon le plus amont — le producteur — de fournir la connaissance manquante, sans jamais lui donner de raison de le faire. On a voulu combler une privation par l’obligation. Une privation ne se comble que par un intérêt partagé.

Une preuve qui porte en elle sa propre certitude

Il y a une seconde idée chez Spinoza qui décrit, presque mot pour mot, ce qu’on essaie de bâtir. Il écrit : verum index sui et falsi — le vrai est indice de lui-même et du faux. Une connaissance vraie n’a pas besoin d’une autorité extérieure pour la valider ; elle porte en elle sa propre certitude, et révèle du même geste ce qui la contredit.

C’est exactement ce qu’on attend d’une preuve dans une chaîne alimentaire.

Une preuve utile n’est pas une déclaration qu’un tiers vient tamponner. C’est une preuve qui se vérifie elle-même : elle atteste son origine, sa date, son intégrité, et rend visible la moindre altération — sans qu’on ait besoin de faire confiance à celui qui la présente. Un registre où l’on ne demande à personne d’être cru sur parole, parce que la preuve suffit à elle-même. Une information qui, enfin, n’est plus coupée de ses causes.

C’est toute la différence entre déclarer et prouver. Déclarer, c’est le régime du signe, du label, de la parole rapportée — le terrain où l’erreur est possible. Prouver, c’est rattacher l’information à ce qui la fonde. Les autres déclarent. Nous prouvons. Ce n’est pas un slogan : c’est la traduction opérationnelle d’une idée vieille de trois siècles.

Restaurer, pas punir

De tout cela découle une manière de travailler, et je la tiens fermement.

Notre métier n’est pas moral, il est réparateur. Il ne s’agit pas de désigner des coupables, mais de rendre à une déclaration les preuves qui lui manquent. De reconnecter une information vraie à ses causes. De transformer une opacité subie en un passeport que chaque maillon a intérêt à enrichir plutôt qu’à cacher.

Spinoza pensait que comprendre, ce n’est jamais condamner — c’est restituer les causes. Je n’aurais pas cru, en fondant une infrastructure de traçabilité, que ce serait la phrase la plus utile que j’aie lue. Elle l’est.

L’opacité n’est pas un mensonge. C’est une connaissance qui manque. Et une connaissance qui manque, ça ne se punit pas. Ça se restaure.