Conforme. Puis : montre-moi.

Rabelais fait purger Gargantua avant de l’instruire. Ce que ce détail dit d’un système de conformité qu’on croit corriger en ajoutant des champs.

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Gravure de Gustave Doré : l’enfance de Gargantua, l’enfant géant entouré de ses gouvernantes et de sa maisonnée
L’enfance de Gargantua — Gustave Doré, vers 1873 — domaine public / Wikimedia Commons

Il y a une différence entre apprendre une réponse et apprendre à savoir.

Gargantua l’apprend à ses dépens.

Un élève qui apprend exactement ce qu’on lui demande

Ses premiers précepteurs sont des hommes savants — un grand docteur en théologie, puis un autre. Ils lui enseignent beaucoup de choses. Il travaille. Il mémorise. Il répète. Il met cinq ans et trois mois à apprendre son alphabet, mais il finit par le savoir par cœur, et à l’envers.

Le résultat n’est pourtant pas brillant.

Son père observe qu’il étudie très bien, qu’il y met tout son temps, et qu’il n’en profite en rien — « et, qui pis est, en devenait fou, niais, tout rêveur et radoteur » (chapitre XV).

Le problème n’est donc pas l’absence de savoir.

C’est ce que ce savoir a produit chez celui qui l’a reçu.

Et il faut remarquer comment le père s’en aperçoit. Il ne lit pas un bulletin. Il ne demande pas un relevé de ce que son fils a mémorisé. Il fait venir un jeune page du même âge, Eudémon, et met les deux enfants côte à côte.

Eudémon se découvre, salue, et fait l’éloge de Gargantua avec une aisance parfaite.

Gargantua, lui, se met à pleurer et cache son visage dans son bonnet.

Le diagnostic ne vient pas d’une déclaration. Il vient d’une démonstration.

C’est déjà, à la lettre, un « montre-moi ».

Rabelais ne décrit pas ici un enfant paresseux face à de mauvais professeurs. Il décrit quelque chose de plus troublant : un apprentissage qui fonctionne. Gargantua apprend exactement ce qu’on lui demande d’apprendre.

C’est peut-être pour cela que le chapitre reste si actuel.

Un système de conformité peut lui aussi parfaitement fonctionner. On peut remplir les champs, produire les documents, obtenir les attestations, respecter la procédure. Tout peut être correctement enregistré.

Et pourtant, quelque chose peut manquer.

Avant d’apprendre, désapprendre

Ponocrates, le nouveau précepteur, ne répond pas à cette situation en ajoutant une couche de cours.

Il commence par arrêter.

Il fait venir un médecin, maître Théodore, qui purge Gargantua « canoniquement avec ellébore d’Anticyre » et lui nettoie par ce remède « toute l’altération et perverse habitude du cerveau ». Ainsi, dit le texte, Ponocrates lui fit oublier tout ce qu’il avait appris sous ses anciens précepteurs — « comme faisait Timothée à ses disciples qui avaient été instruits sous d’autres musiciens » (chapitre XXIII).

L’allusion mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle contient le prix de l’opération. Quintilien rapporte que le citharède Timothée demandait le double à ceux de ses élèves qui avaient déjà étudié ailleurs : il devait d’abord leur faire désapprendre.

Désapprendre coûte plus cher qu’apprendre.

C’est exactement le point que l’on rate lorsqu’on imagine que la traçabilité consiste à ajouter de la preuve à un système déclaratif.

Si le geste appris est « remplir le champ », on peut améliorer le formulaire, automatiser la saisie, multiplier les contrôles, rendre l’interface bien plus élégante.

Le champ sera mieux rempli.

Il restera un champ.

Deux questions qui ne demandent pas la même chose

Le changement commence lorsque l’on demande autre chose.

Pas :

« Est-ce conforme ? »

Mais :

« Montre-moi. »

La différence paraît faible.

Elle ne l’est pas.

« Conforme » demande une conclusion.

« Montre-moi » demande ce qui permet d’y arriver.

La première question se satisfait d’une déclaration. La seconde oblige à regarder ce qui s’est effectivement passé.

Les jours de pluie

C’est ce que Ponocrates fait avec Gargantua. Il ne cherche pas seulement à lui faire retenir davantage. Il l’emmène voir.

Le chapitre XXIV les montre chez les lapidaires, les orfèvres, les tailleurs de joyaux, les alchimistes, les monnayeurs, les horlogers, les imprimeurs, les teinturiers. Ils regardent fondre les métaux et couler l’artillerie. Ils observent, dit le texte, « l’industrie et l’invention des métiers ».

Deux détails de ce chapitre valent plus que le principe.

Le premier est son titre : « Comment Gargantua employait le temps quand l’air était pluvieux ». Aller voir comment les choses se font est le programme des jours de pluie. Ce n’est pas le cœur du régime, c’est ce qu’on fait quand on ne peut pas faire autre chose. Regarder le travail des autres reste une activité de temps mort — cinq siècles plus tard, c’est toujours vrai des visites d’usine et des audits.

Le second est une incise de trois mots : « partout donnant le vin ». Ils ne se contentent pas d’entrer et de regarder. Ils paient leur visite en hospitalité. Celui qui ouvre son atelier est dédommagé du temps qu’il donne.

Rabelais avait vu ce que nous oublions : montrer prend du temps à quelqu’un.

Gravure du XVIe siècle représentant un atelier d’imprimerie : composition des casses, encrage, presse et séchage des feuilles
Un atelier d’imprimerie au XVIe siècle — l’un des métiers que Ponocrates fait visiter à son élève les jours de pluie.D’après Jan van der Straet dit Stradanus, gravure éditée par Joannes Galle — domaine public / Museum Plantin-Moretus via Wikimedia Commons

Ce que montrer coûte

Car « montre-moi » est une belle formule tant que nous sommes celui qui demande.

Elle l’est beaucoup moins lorsque nous sommes celui qui doit montrer.

Le chapitre XXIII s’intitule d’ailleurs, sans détour : « Comment Gargantua fut instruit par Ponocrates en telle discipline qu’il ne perdait heure du jour. » Nulle heure. La journée commence avant l’aube et s’achève par une récapitulation : le soir, l’élève doit rendre compte de tout ce qu’il a lu, vu, su, fait et entendu au cours de la journée.

C’est là que l’histoire cesse d’être flatteuse pour nous.

Ponocrates n’ajoute pas des heures d’étude à la journée : il fait de la journée entière une matière à observer et à restituer. Rien de ce que l’élève lit, voit, fait ou entend n’échappe au compte rendu du soir.

Nous avons écrit ailleurs ce que coûte un regard qu’on ne peut pas rendre. C’est la même question, vue du côté de celui qu’on instruit.

Une preuve ne tombe pas du ciel.

Quelqu’un a dû observer. Quelqu’un a dû conserver. Quelqu’un doit encore être capable de retrouver ce qui s’est passé et d’en rendre compte.

La traçabilité a un coût, et ce n’est pas d’abord un coût informatique. C’est un coût de travail. Et, dans les systèmes de traçabilité tels qu’ils existent souvent aujourd’hui, c’est celui qui produit qui doit faire l’essentiel du travail nécessaire pour rendre son activité montrable.

Nous ne pouvons pas déplacer cette charge sur lui et appeler cela du progrès.

Ce qui donne le seul critère qui vaille : le geste de montrer doit devenir moins coûteux que le geste de déclarer. Non pas demander davantage, mais demander autrement — que ce qui s’est passé soit retrouvable parce que le travail a été fait, et non parce qu’une heure de plus a été consacrée à en fabriquer le récit après coup. Nous l’avons développé ailleurs : une preuve n’est pas un fait, c’est un chemin — et un registre qui commence trop tard ne rattrape jamais son retard.

Conforme. Puis : montre-moi.

Rabelais ne nous donne évidemment pas un modèle de traçabilité.

Il fait quelque chose de plus utile.

Il montre qu’une éducation peut produire un élève parfaitement capable de réciter et parfaitement incapable de regarder.

Puis il change le régime.

On ne lui demande plus seulement de savoir.

On lui apprend à voir.

Le bon système n’est donc pas celui qui demande le mieux « conforme ? ».

C’est celui qui permet, quand la question arrive, de répondre sans avoir à reconstruire l’histoire.

Conforme.

Puis :

Montre-moi.

Citations d’après Gargantua, édition de 1542, orthographe modernisée : chapitres XIV et XV (les premiers précepteurs, Eudémon), XXIII (la purge, le régime de Ponocrates), XXIV (les ateliers, les jours de pluie). L’anecdote de Timothée est rapportée par Quintilien, Institution oratoire.

Wat dit voor u betekent

Dezelfde redenering speelt zich niet overal hetzelfde af, afhankelijk van uw plaats in de keten.

U bent producent

La charge de montrer pèse aujourd’hui d’abord sur vous. La question n’est pas d’en faire plus, c’est que ce que vous faites laisse des traces exploitables — au lieu de vous demander une heure de plus pour raconter après coup ce que vous avez fait.

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U verwerkt producten, u bent een merk

On ne pose pas de la preuve par-dessus une habitude déclarative : tant que le geste appris est « remplir le champ », le champ sera mieux rempli et restera un champ. Désapprendre coûte plus cher qu’apprendre — c’est un budget, pas une formule.

VeraTrace voor verwerkers

U bent distributeur of inkoopcentrale

Demander « est-ce conforme ? » obtient une réponse. Demander « montre-moi » obtient une chaîne — et prend du temps à quelqu’un, en général à votre fournisseur. Un cahier des charges qui ignore ce coût le déplace sans le supprimer.

VeraTrace voor de distributie

U bent overheidsinstantie of publieke inkoper

Un contrôle qui demande une conclusion reçoit une déclaration. Ce qu’un contrôle EGalim veut vraiment, c’est pouvoir remonter — et pouvoir le faire sans imposer une journée de reconstitution à la cuisine.

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