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L’import n’est pas un péché

Import = mal, local = bien ? Avec Spinoza : le bien n’est pas une propriété mais un rapport. La traçabilité relève de la preuve, pas de la morale.

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Gravure de Spinoza, Nagelate Schriften (Amsterdam, 1677)
Gravure de Spinoza, Nagelate Schriften (Amsterdam, 1677) — domaine public

Spinoza, le bien, le mal, et pourquoi la traçabilité n’est pas une morale.

Spinoza prend un exemple qui a l’air anodin et qui, à bien le regarder, fait vaciller pas mal de certitudes. Une même musique, écrit-il, est bonne pour celui qui est mélancolique, mauvaise pour celui qui est en deuil, et elle n’est ni bonne ni mauvaise pour le sourd. La musique n’a pas changé. Ce qui change, c’est le rapport.

Il en tire une thèse qui est l’une des plus radicales de l’Éthique : rien n’est bon ou mauvais en soi. Le bien et le mal ne sont pas des propriétés des choses, comme le poids ou la couleur. Ce sont des rapports. Est bon ce qui augmente ma puissance d’agir, mauvais ce qui la diminue — et cela dépend de qui je suis, où je suis, ce dont j’ai besoin. La chose, elle, reste ce qu’elle est. Nous projetons sur elle un « bien » ou un « mal » qui n’y était pas.

J’y pense chaque fois qu’on transforme une question d’alimentation en question de morale.

« Import = mal, local = bien » est une projection

Le débat alimentaire adore les majuscules morales. L’import serait le Mal — l’anonyme, le lointain, le suspect. Le local serait le Bien — le vertueux, le pur, le juste. On a plaqué sur des flux logistiques une théologie complète, avec ses pécheurs et ses justes.

Spinoza dirait : vous confondez un rapport avec une propriété.

Une tomate importée n’est pas mauvaise en soi. Elle peut être exactement ce dont une cuisine a besoin en février, fraîche, correctement produite, et parfaitement tracée. Un produit local n’est pas bon en soi. Il peut être opaque, mal conservé, vendu sous une origine qu’on ne peut pas vérifier. Le « bien » et le « mal » qu’on colle sur l’étiquette ne sont pas dans le produit — ils sont dans le rapport : est-ce frais, est-ce utile ici, est-ce que je sais d’où ça vient. Ce sont des questions de rapport, pas de nature.

La moralisation, elle, court-circuite tout ça. Elle décide d’avance, avant de savoir. Elle juge le produit sur sa provenance comme on jugerait un homme sur sa naissance. Et comme toute morale plaquée, elle se trompe souvent : elle absout un local opaque et condamne un import limpide, parce qu’elle regarde l’étiquette d’origine et non la chaîne de preuve.

Le bien est relatif. La connaissance, non.

Ici, il faut faire attention, parce que Spinoza n’est pas un relativiste mou. Il ne dit pas « tout se vaut, jugez au hasard ». Il dit quelque chose de bien plus tranchant, et c’est le cœur de ce que je crois.

Le bien et le mal sont relatifs — mais la connaissance ne l’est pas. Que cette musique me convienne ou non dépend de moi ; mais ce qu’est cette musique, sa structure, ses notes, cela ne dépend de personne. Le jugement est relatif au sujet. La vérité, elle, tient.

Transposez, et vous avez toute ma position. Je ne prétends pas vous dire ce qui est bon. Est-ce qu’un import vous convient, est-ce que vous préférez le circuit court, est-ce que le prix pèse plus que la distance — ce sont vos rapports, vos besoins, votre jugement. Ça ne m’appartient pas. Ce qui m’appartient, c’est de vous donner la connaissance sur laquelle juger : l’origine réelle, le trajet, la date, le lot, vérifiables. Pas une morale. Une matière à jugement.

C’est une division du travail qui me paraît saine. À la preuve, le vrai. Au mangeur, le bien. Je ne me mêle pas de décider ce qui est bon pour vous ; je me mêle seulement de ce qui est vrai — pour que votre jugement, quel qu’il soit, porte sur du réel et non sur une projection.

La preuve libère le choix, elle ne l’annule pas

On pourrait me répondre : si rien n’est bon ou mauvais, alors tout se vaut, achetez n’importe quoi. C’est l’exact contraire de ce que dit Spinoza, et de ce que je veux.

Une projection morale empêche de choisir : elle a tranché avant vous, elle vous dispense de regarder. « Local donc bien » est une paresse déguisée en vertu — on achète le label, on ne regarde plus rien. La preuve fait l’inverse. Elle ne décide pas à votre place ; elle vous rend capable de décider. Elle ne dit pas « ceci est bien », elle dit « voici ce que c’est, voici d’où ça vient — à vous ». Le choix n’est pas annulé, il est enfin rendu possible, parce qu’il porte sur du connu.

Sortir de la morale, ce n’est pas sombrer dans l’indifférence. C’est passer d’un jugement automatique — dicté par une étiquette d’origine — à un jugement libre, appuyé sur ce qui est. Spinoza appelait ça devenir actif plutôt que subir. Un choix fondé sur la preuve est un choix qui vous appartient. Un choix dicté par « import = mal » ne vous appartient pas : il vous a été soufflé.

Anti-opacité, pas anti-import

C’est pour ça que je tiens une ligne qui déroute souvent, dans un secteur habitué aux croisades.

Je ne combats pas l’import. L’import est un rapport, pas un péché — il n’y a rien à combattre dans un rapport, il y a seulement à le connaître. Ce que je combats, c’est l’opacité : non pas que le produit vienne de loin, mais qu’on ne puisse pas savoir d’où il vient. Le lointain n’est pas le problème. L’invisible l’est.

Le jour où une tomate importée porte une preuve limpide de son origine et de son trajet, et où un produit « local » n’en porte aucune, la morale de l’étiquette s’effondre — et c’est très bien ainsi. Ce n’est pas la distance qu’il faut punir. C’est l’ignorance qu’il faut lever.

Je ne vends pas une vertu. Je vends de quoi savoir. Le bien, chacun le jugera pour soi — mais qu’on le juge, au moins, sur du vrai.