Fais ce que voudras

Thélème n’a ni murailles ni horloge — mais une porte avec une liste. Ce que ça dit d’un système de preuve : la vraie question est où l’on place la porte.

10 min
Gravure de Gustave Doré pour le chapitre LVII de Gargantua : les Thélémites dans l’abbaye, vus depuis la galerie où se tient Gargantua
Planche pour le chapitre LVII, « Comment estoient reiglez les Thelemites à leur maniere de vivre » — Gustave Doré, Œuvres de Rabelais, Garnier Frères, 1873 — domaine public / Wikimedia Commons

L’abbaye de Thélème est peut-être la chose la plus dangereuse que Rabelais ait imaginée.

Pas parce qu’on y boit, qu’on y mange, qu’on y danse, ou qu’hommes et femmes y vivent ensemble sans les règles habituelles d’un monastère.

Parce qu’il n’y a presque pas de règles.

Rabelais le dit sans détour : « Toute leur vie estoit employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. » Ils se lèvent quand ils veulent, travaillent quand ils veulent, mangent quand ils veulent, dorment quand ils veulent.

Et leur règle tient en quatre mots :

Fay ce que vouldras.

C’est une proposition qui ferait frémir n’importe quel responsable qualité.

Et Rabelais le sait.

Ni murailles, ni horloge

Deux détails d’architecture, au chapitre LII, disent le programme mieux qu’un manifeste.

L’abbaye n’a pas de murs. On ne l’entoure pas, on ne l’enferme pas, on ne la protège pas.

Et elle n’a pas d’horloge. Gargantua donne la raison : la plus grande absurdité du monde est de se gouverner au son d’une cloche, et non au bon sens et à l’entendement.

Voilà deux règles retirées, et pas des moindres : celle qui dit où l’on doit être, celle qui dit quand.

C’est exactement le geste que nous cherchons depuis cinq articles. Retirer une prescription sans rien perdre de ce qu’elle garantissait.

Mais il y a une porte

Sur cette porte, une inscription — c’est le chapitre LIV, et il est beaucoup moins souriant.

Quatre strophes commencent par les mêmes mots : « Cy n’entrez pas. »

N’entrent pas les hypocrites et les bigots. N’entrent pas les gens de chicane, clercs et scribes. N’entrent pas les usuriers. N’entrent pas les jaloux et les séditieux. Puis viennent les strophes d’accueil, qui nomment ceux qu’on attend : les nobles, les prêcheurs de l’Évangile, les dames de haut lignage.

L’abbaye sans murailles a remplacé son enceinte par une liste d’admission.

Ce n’est pas un détail d’ornement. C’est la condition de tout le reste. « Fay ce que vouldras » ne fonctionne pas parce que l’homme serait spontanément bon — Rabelais ne l’a jamais prétendu. Ça fonctionne parce qu’on a trié à la porte.

Il le confirme en toutes lettres : les Thélémites sont « gens liberes, bien nez, bien instruictz, conversans en compaignies honnestes ». C’est parce qu’ils sont libres, bien formés et habitués à vivre ensemble que leur « instinct et aguillon » les pousse vers les actes vertueux — instinct qu’ils nomment honneur.

Et il faudrait ajouter ce que le texte ne cache pas : l’abbaye est bâtie par un géant, sur ses terres, avec sa fortune. Cette liberté-là a un mécène.

La liberté arrive donc à la fin.

Pas au début.

Ce qui vient avant la confiance

C’est ce qui rend Thélème plus intéressante qu’une utopie libertaire.

Nous avons vu, dans le premier volet de cette série, ce qui se passe quand on apprend à quelqu’un à réciter au lieu de lui apprendre à regarder. Ponocrates ne change pas les cours : il change le rapport de son élève au monde.

À Thélème, cette éducation est terminée. Il n’est plus nécessaire de dire à chacun quand se lever et quand travailler.

La règle a disparu parce que quelque chose l’a remplacée. Pas une autre règle : une disposition.

Nous pensons d’ordinaire la confiance comme ce qui reste lorsqu’on a décidé de ne plus contrôler.

Rabelais dit presque l’inverse.

La confiance est ce qui devient possible lorsque le contrôle a suffisamment bien préparé son propre retrait.

Une règle appelle une règle

Pourquoi en faut-il tant, dans certaines organisations ?

Parce que les gens ne savent pas quoi faire. Ou parce qu’ils n’ont aucun intérêt à faire ce qu’on attend d’eux. Ou parce qu’on ne leur fait pas confiance. Ou, plus simplement, parce que le système a appris à répondre à chaque incident en ajoutant une consigne.

Une règle appelle une exception.

L’exception appelle une procédure.

La procédure appelle un contrôle.

Le contrôle révèle un cas nouveau.

Et le cas nouveau devient une règle.

Au bout d’un moment, personne ne sait plus si le système sert encore le travail, ou si le travail sert le système.

Thélème tourne le dos à ce monde. Pas en supprimant l’exigence : en la déplaçant.

La mesure

Ce déplacement se laisse mesurer, et c’est peut-être la seule chose utile que cette série aura produite.

Un acheteur n’a pas besoin de dicter au producteur chaque geste. Il a besoin de pouvoir vérifier, lorsque cela compte, ce qui s’est réellement passé.

Le producteur n’a pas besoin de transformer ses journées en dossier. Il a besoin que son travail laisse assez de traces pour qu’un dossier puisse être reconstitué quand c’est nécessaire.

Entre les deux, il y a un système. Et sa qualité tient à une question :

combien de comportement doit-il prescrire pour obtenir suffisamment de preuve ?

Plus il faut prescrire, plus le système dépend de ses propres règles. Moins il faut prescrire, à preuve équivalente, plus il reste de place au travail réel.

C’est là que la technique peut faire quelque chose d’intéressant. Pas ajouter une règle : en retirer une. Un système bien conçu devrait progressivement devenir moins nécessaire.

Moins nécessaire pour qui ?

C’est la question qu’il faut poser, sinon la précédente est une flatterie.

L’allègement va d’abord à ceux qui sont entrés. Un dispositif de preuve qui rend la règle inutile n’accorde cette liberté qu’à ceux qu’on a pu vérifier : il faut être équipé, connecté, avoir eu le temps de s’inscrire. La plupart des systèmes de traçabilité commencent par un enrôlement — ils mettent donc leur porte à l’entrée, exactement comme Thélème. Celui qui ne la franchit pas ne gagne rien : il n’est pas surveillé plus durement, il est absent.

La question de conception n’est donc pas « faut-il une porte » — mais où on la place.

On peut la mettre à l’entrée : rien n’existe tant que vous ne vous êtes pas inscrit.

On peut aussi ne pas en mettre du tout. Notre annuaire compte aujourd’hui environ un million deux cent mille entreprises, construites à partir de données publiques, et l’ambition est de l’ordre de la dizaine de millions. À cette échelle, ce n’est plus un annuaire : c’est un registre. Votre fiche est en ligne, que vous nous connaissiez ou non. La réclamer ne la publie pas — elle l’était déjà. Elle décide d’autre chose : qui a le droit de parler en votre nom.

Rabelais avait retiré les murs et gardé la porte. Ici, il n’y a pas de porte à l’entrée.

Sauf qu’on ne sort pas indemne d’un tel renversement.

Tant qu’on demande « qui a été laissé dehors ? », on raisonne encore en termes de tri. Dès qu’il n’y a plus de tri, une autre question prend la place, et elle est plus embarrassante :

Qui a demandé à être dedans ?

Personne. Un million de fiches existent parce que des données publiques existaient, pas parce que quelqu’un a levé la main. Nous avons écrit ailleurs ce que coûte un regard qu’on ne peut pas rendre. Cette fois, le regard est le nôtre.

L’inclusion par défaut n’est pas une faveur. C’est un pouvoir.

Ce qui en découle n’est pas négociable. Une page qui parle de quelqu’un sans qu’il l’ait demandé doit être facile à trouver par l’intéressé, facile à corriger, et contestable par celui qu’elle décrit. La réclamation ne sert pas à entrer : elle sert à reprendre la plume sur un texte déjà écrit à votre sujet.

Thélème triait à la porte, et laissait libre à l’intérieur.

Un registre qui n’a pas de porte doit, en échange, rendre des comptes à l’intérieur.

Ce que les cinq volets disaient ensemble

Il fallait d’abord apprendre à regarder plutôt qu’à réciter.

Puis se garder d’inventer ce qu’on croyait voir.

Comprendre ensuite que ce sont les contraintes qui font naître les outils — avant de découvrir que les outils peuvent devenir leur propre objet.

Et accepter qu’un registre ne vaut que s’il reste au contact de ce qu’il prétend décrire.

Alors seulement on peut retirer quelque chose.

Pas la preuve.

Pas l’exigence.

La règle.

Thélème ne dit pas que chacun peut faire ce qu’il veut. Elle imagine ce qui arriverait si l’on n’avait plus besoin de dire à chacun quoi faire.

C’est peut-être la meilleure définition d’une technologie de confiance :

non pas celle qui contrôle mieux, mais celle qui permet de contrôler moins.

Reste une prudence, et c’est Rabelais qui l’impose. Thélème est une architecture bâtie pour incarner une philosophie. La seule qu’on ait réellement construite en France portait un Gargantua de trente-trois mètres, s’appelait Mirapolis, et elle a fermé au bout de quatre ans.

Les abbayes de papier tiennent mieux que celles de béton.

C’est une raison de plus pour n’écrire que ce qu’on peut tenir.

Citations d’après Gargantua : chapitre LII (l’abbaye sans murailles ni horloge, « se gouverner au son d’une cloche »), LIV (« l’inscription mise sus la grande porte de Theleme »), LVII (« Comment estoient reiglez les Thelemites à leur maniere de vivre » — « non par loix, statuz ou reigles », « gens liberes, bien nez, bien instruictz »). Graphie ancienne conservée pour les formules citées, français modernisé pour le reste.

O que isto muda para si

O mesmo raciocínio não se aplica da mesma forma consoante o seu lugar na cadeia.

É produtor

Votre fiche existe déjà dans notre registre, sans que vous l’ayez demandé. Ce n’est pas une faveur : c’est pourquoi vous devez pouvoir la corriger et décider qui parle en votre nom.

VeraTrace para produtores

Transforma produtos, é uma marca

La bonne mesure d’un système n’est pas le nombre de contrôles qu’il applique, c’est le nombre de gestes qu’il vous impose pour obtenir la même preuve. Moins il prescrit, plus il vous laisse de place.

VeraTrace para transformadores

É distribuidor ou central de compras

Prescrire chaque geste à un fournisseur ne fabrique pas de la confiance, ça fabrique des consignes. Pouvoir vérifier après coup ce qui s’est passé en fabrique — et coûte moins cher aux deux côtés.

VeraTrace para a distribuição

É autarquia ou comprador público

Un cahier des charges qui grossit à chaque incident finit par exclure les petits fournisseurs, qui n’ont pas le temps de le suivre. Exiger de la vérifiabilité plutôt que de la procédure élargit le vivier.

VeraTrace para territórios

Notions abordées

Comment ces textes sont écrits